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L'Arche
7 min de lecture
Article - L'Arche

Manhattan Story : une interview exclusive du maire de New York

Par Edward Irving Koch | 08 octobre 1983

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« Je suis par hasard maire et juif — et fier de l’être — mais je ne suis pas un maire juif. »

En 1983, L’Arche rencontre Ed Koch, l’un des seuls maires juifs de l’histoire de New-York. Dans cet entretien, il y aborde l'antisémitisme, les fantasmes de domination juive et son rapport à Israël. Depuis le sommet de la ville, il revendique son identité juive, mais refuse d’en faire un programme politique.

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Revue de L'Arche - novembre 1983
New York sans Ed Koch ne serait pas New York, et réciproquement. Celui qu'on a surnommé le « Mayortollah » en raison de son charisme très développé est le 105e maire de New York. Il est aussi populaire que la statue de la Liberté, l’« Empire State Building » ou Broadway. Il a pris ses fonctions à la mairie de New York le 1er janvier 1978. Le moins qu'on puisse dire est que le personnage est pittoresque. Grand, le visage d'une extrême mobilité, capable de passer de la gravité la plus profonde à l'exubérance la plus théâtrale, il est ce que les Américains appellent un « TV animal ». Il est en effet au programme sur toutes les chaînes plusieurs fois par semaine. On peut tout reprocher à Ed Koch, sauf de ne pas savoir ce qu'il est ni ce qu'il veut. Né il y a 57 ans dans le Bronx (quartier pauvre de New York), il dit de lui-même qu'il est « la preuve vivante que l'on peut devenir quelqu'un même si l'on est né dans le Bronx ». Il décrit volontiers son enfance auprès de ses parents, Juifs polonais immigrés. Il raconte notamment comment son père allait chaque semaine acheter les fruits à bas prix, le pain vieux d'une semaine, et préparait de délicieuses soupes de fruits. Il est fier de son sens de l'économie qu'il ne faut pas confondre, dit-il, avec l'avarice que les gens lui reprochent parfois. Lui-même déclare haut et fort qu'il s'habille en confection au moment des soldes, et qu'il n'est guère habitué au faste luxueux de Gracie Mansion, la résidence du maire, située dans l’Upper East Side. En fait, il a conservé son petit appartement à Greenwich Village, et il s'y sent beaucoup plus à l'aise. Ed Koch a toujours travaillé pour parvenir à ce qu'il voulait. Élève d'une école secondaire, il travaille l'après-midi dans une épicerie de luxe. Il organise une coopérative de baby-sitters pendant l'été. Après la guerre, dont il passera une partie dans le nord de la France, il s'inscrit à la « New York University Law School » (faculté de droit) d'où il sortira avec un diplôme de droit. Avec son admission au barreau de New York il fait ses premières armes en politique. Il a commencé sous l'étiquette « libérale » et il l'est certainement encore au meilleur sens du terme. Mais il a maintenant atteint un stade où il est à même de se situer au-dessus de la mêlée des partis, recevant le support à la fois des Républicains et des Démocrates. Cet homme parfois extravagant doit-il sa popularité au fait qu'il n'hésite pas à se mêler à la foule aux heures de pointe, à ses remarques acides mais sans détours, ou au fait qu'il a su prendre en mains une ville dont le budget allait dangereusement à la dérive ? Probablement pour toutes ces raisons à la fois. Lors de la grève de 1980, il se tenait sur le « Brooklyn Bridge » (le pont reliant Brooklyn à Manhattan où nombre de « banlieusards » viennent travailler chaque jour), encourageant moralement ceux qui faisaient le trajet à pied, qu'il pleuve ou que le soleil brille. Mais la réalisation la plus spectaculaire d'Ed Koch est à n'en pas douter le redressement de la situation financière de New York qui se trouvait au bord de la faillite. Son secret : « Vous ne pouvez pas dépenser plus que vous gagnez » et : « Vous ne pouvez pas mentir aux gens. Il y a deux choses que le Mayor Koch ne supporte pas (entre autres) : que l'on dise de New York qu'elle est la capitale du crime, et qu'on l'accuse de racisme envers les Noirs. Il y est très sensible et, de son côté, il accuse les dirigeants noirs d'antisémitisme. « Les dirigeants noirs sont frustrés, ils ont besoin d'un ennemi, dit-il. Je suis l'ennemi. » Pourtant, en novembre dernier, le maire le plus populaire des U.S.A. a été battu aux élections primaires de gouverneur par le démocrate américano-italien Mario Cuomo. Cela n'empêche pas Ed Koch de prendre son téléphone tard le soir et de composer plusieurs numéros au hasard, demandant : « How am I doing ? » (Comment jugez-vous mon travail ?). Quelle que soit la réponse, Ed Koch reste à ce jour « l'amant le plus ardent de New York », comme le disait récemment le magazine Cosmopolitan.
L’Arche : On dit que vous êtes le maire de New York le plus « new-yorkais » que la ville ait jamais connu. Que pensez-vous de cette définition de votre personnage ? Et qu’est-ce qu’être new-yorkais ?
E. Koch : C’est le plus grand compliment que l’on puisse me faire. Selon moi, parler d’un New-Yorkais revient à parler d’un état d’esprit. Et cela n’exige pas d’être né ici. En ce qui me concerne, je suis né ici, dans le Bronx, j’ai vécu à Brooklyn, je vis maintenant à Manhattan, je suis donc ce que l’on pourrait appeler un New-Yorkais de naissance. Mais vous êtes un « New-Yorkais » si, après six mois passés dans cette ville, vous avez acquis la manière dont les New-Yorkais envisagent la vie et les choses. C’est-à-dire être à même de s’adapter, de savoir supporter les pressions d’où qu’elles viennent, en leur faisant face, en les acceptant, en luttant, en ne s’avouant jamais vaincu. Je crois aussi qu’il y a quelque chose de spécifique à toutes les villes portuaires. Les New-Yorkais sont comme les Londoniens ou les Parisiens : ils marchent plus vite, ils parlent plus vite, ils pensent plus vite. Et encore une fois, cela n’a rien à voir avec le fait d’être né ici. Je pense aussi que les New-Yorkais ont un sens de l’humour bien caractéristique qui consiste à savoir rire de soi. C’est une attitude à la fois naïve et très sophistiquée. Et c’est aussi une capacité de tolérance beaucoup plus grande que partout ailleurs, simplement du fait que New York compte 175 races, religions, groupes ethniques différents qui doivent coexister…
Justement. Comment faites-vous face à tous les problèmes raciaux propres à New York ? Je suppose qu’il doit être bien difficile parfois de contenter toutes les communautés.
E. Koch : C’est très simple. N’essayez pas de contenter qui que ce soit. Il vaut mieux se fier à son instinct de justice, d’équité, et faire preuve de la volonté de juger selon les mérites et sans prendre en considération la race, la religion ou l’origine ethnique de la personne ou du groupe qui vous demande de faire quelque chose. Je suis sûr, par ailleurs, qu’à un moment ou à un autre, au cours des cinq dernières années et demie, je me suis fait un ennemi en chaque New-Yorkais, sur un problème quelconque. Mais ils ont voté massivement pour moi : 75 % ont voté pour moi lorsque je me suis représenté au poste de maire, et j’espère qu’ils recommenceront. S’ils ont voté de manière écrasante pour moi, c’est parce qu’ils ont pris en considération l’ensemble des problèmes. Ils se sont dit : « Voyez, il a fait un bon travail, il a agi avec équité, il a agi dans l’intérêt de la ville tout entière et s’il n’a pas été bien avec moi, eh bien je lui pardonne. » Je me rappelle, il y a de ça quelques années, la presse avait demandé à un membre du Congrès, Charles Wrangler, qui se trouve être noir et pas du tout d’accord avec moi sur un certain nombre de problèmes : « Le maire est-il plus dur envers vous ? Ignore-t-il vos requêtes — parlant de ses électeurs qui sont avant tout des Noirs ? » Et Charles Wrangler avait répondu : « Non, non, le maire est dur envers tout le monde. » D’une certaine manière, c’est là un grand compliment car je ne pense pas être dur et méchant avec tout le monde. Je pense être juste.
Je suis par hasard maire et juif, et fier de l’être…
E. Koch : … et équitable avec tout le monde, et cela signifie qu’il faut parfois dire « non ». On peut traduire « non » par dur et méchant, mais en fait cela veut dire se montrer responsable dès lors qu’il s’agit finalement toujours de la gestion du budget.
Avez-vous le sentiment que la communauté juive joue à New York un rôle dominant par rapport aux autres communautés dans la vie de la cité ?
E. Koch : Absolument pas. Les Juifs ne représentent que 18 % de la population de la ville. On croit toujours qu’ils représentent la majorité. Ce n’est pas vrai. Je suis par hasard maire et juif — et fier de l’être — mais je ne suis pas un maire juif. Si vous regardez les chiffres des élections passées, vous verrez que le groupe qui m’apporte le plus large soutien est celui des Irlandais, viennent ensuite les Italiens, puis les Juifs. Les Juifs viennent en troisième position. Il est donc évident que les Juifs ne votent pas tous pour moi, ni n’en ont l’obligation d’ailleurs…
Pensez-vous en revanche qu’il existe encore un certain antisémitisme à New York ?
E. Koch : Du point de vue gouvernemental, non. S’il existe des antisémites à un niveau individuel, à New York ? Je suppose que oui, de même qu’il en existe à Paris et même à Tel-Aviv… Mais le fait est qu’il n’y a pas d’antisémitisme institutionnalisé à New York, et très peu dans l’ensemble des États-Unis. Il y a des antisémites comme il y a des anti-hispaniques ou des gens qui sont contre les Noirs, des gens qui sont contre les minorités. Mais à New York, cette attitude est pratiquement impossible et je fais tout pour déraciner, dénoncer et mettre fin à toute forme de discrimination fondée sur la race, la religion, la différence ethnique, le sexe, le statut marital. Je pense avoir assez bien réussi en ce sens, qu’il s’agisse des actes antisémites ou contre les Noirs. Bien sûr, il en existe encore.
Quant au fait que les gens vivent souvent entre eux, selon les races, les groupes ethniques, je ne vois rien de mal à cela. New York est fondée sur la diversité. La « Petite Italie » est peuplée essentiellement d’Italiens, mais n’importe qui peut y vivre s’il en a les moyens. Chinatown est essentiellement chinoise, mais d’autres y vivent. Riverdale est essentiellement juif mais tous ceux qui peuvent se le payer — et vous devez vraiment être en mesure de le faire — peuvent habiter là. Je suis convaincu que la force de cette ville réside dans sa diversité et dans un désir profond de maintenir les traditions de chacun.
Y a-t-il un problème prioritaire qui motive les électeurs new-yorkais selon vous ? La sécurité…
E. Koch : Si vous me demandez quels sont les problèmes qui touchent le plus grand nombre d’électeurs et qui les inquiètent le plus, la sécurité personnelle et la criminalité arrivent en tête. Et tous ceux qui lisent votre revue devraient savoir que New York n’est pas la capitale du crime aux États-Unis. En fait, nous sommes même assez loin sur la liste des grandes métropoles. Cette année Boston arrive en tête, l’an dernier c’était Saint-Louis. Nous occupons la onzième place, l’an dernier nous étions au neuvième rang. Cela signifie que les crimes régressent à New York. En fait, la criminalité à New York a baissé de 1,5 % cette année par rapport à l’année dernière.
Vous vous êtes rendu au Liban il y a quelques mois. Que pensez-vous de la situation actuelle au Proche-Orient ?
E. Koch : Je suis vigoureusement pour l’État d’Israël. Il y a plusieurs raisons à cela. Et entre autres le fait que, comme chaque Américain, j’ai bien le droit d’éprouver un sentiment particulier pour le pays de mes ancêtres et pour mes frères et sœurs en Israël, victimes des attaques des actions arabes. Mais surtout, j’ai toujours appuyé Israël parce que c’est le seul pays qui accepterait, dans l’éventualité d’une attaque contre les Juifs, dans quelque pays que ce soit, de les recevoir inconditionnellement, comme c’est le cas en ce moment.
Il existe partout des Juifs, en Union soviétique, en Argentine, en Pologne et je ne sais où encore, qui doivent trouver refuge ailleurs. Nous savons comment, au cours de la Deuxième guerre mondiale, bien peu de pays ont accepté d’accueillir les Juifs qui auraient pu sortir, y compris les États-Unis qui auraient pu en accueillir davantage qu’ils ne l’ont fait. À une certaine époque Hitler voulait bien laisser sortir les Juifs, mais les « honnêtes » pays occidentaux leur ont tourné le dos et ils se sont retrouvés parqués dans des camps de concentration. Si Israël avait été un État, il les aurait tous acceptés. Mon attachement à Israël est donc fondé en partie sur la filiation et les liens charnels avec le peuple juif dont je suis le fils. Deuxièmement, et c’est encore plus important peut-être du point de vue officiel, il est de l’intérêt national des États-Unis de soutenir Israël en tant que seul pays démocratique au Proche-Orient sur lequel nous pourrions compter en cas d’attaque de l’Union soviétique.
Les Nations Unies sont une grande organisation au sein de la ville de New York. D’aucuns disent que vous ne les voyez pas d’un très bon œil…
E. Koch : Pas du tout ! Simplement, les Nations Unies sont à mon avis un monument d’hypocrisie. Mais je n’ai rien contre les gens qui s’y trouvent, à un niveau personnel. Ils représentent honnêtement leurs pays hypocrites, et eux sont très bien. Ils sont néanmoins les représentants de pays détestables du point de vue des droits de l’homme… L’Union soviétique, la Syrie, la Libye… Je pourrais vous donner une liste complète. Je les trouve lâches et je n’ai pas hésité à le dire. J’ai beaucoup d’admiration pour l’intelligence, le courage, l’honnêteté du secrétaire général, Javier Pérez de Cuéllar. Je l’aime beaucoup et je pense qu’il me le rend bien. Mais il est évident que lorsque je dis ce que je pense des Nations Unies, il a un rôle à jouer et qu’il se doit d’exprimer un certain mécontentement.
Propos recueillis par MARIE-FRANCE CALLE
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Edward Irving Koch - Je suis par hasard maire et juif, et fier de l'être... (Crédits photo : Holland Wemple)
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Dans les rues de New-York - les Irlandais d'abord, les Italiens ensuite... (Crédits photo : Depardon - Magnum)
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Hassidim à Brooklyn - Les Juifs ne votent pas tous pour moi... (Crédits photo : Gilles Perès - Magnum)
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Dans le métro - New-York n'est pas la capitale du crime (Crédits photo : Depardon - Magnum)


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