
Edgar Morin : les Juifs dans le paysage français
Par Edgar Morin | 30 octobre 1974
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Revue de L'Arche de septembre / octobre 1974
Des mythes ébranlés, des idées reçues et des préjugés bousculés : l'image de la minorité juive n'est plus celle qui prévalait au cours des générations antérieures. Edgar Morin, sociologue, auteur de nombreux essais dont « La rumeur d'Orléans », répond aux questions de Victor Malka.

À STRASBOURG, DEVANT LE CENTRE COMMUNAUTAIRE : "L'ON PEUT MAINTENANT DONNER LEUR PLACE AUX COMMUNAUTES" (DE GAULLE)
edgar morin : une nouvelle mythologie antisémite
Edgar MORIN : Le trait dominant de la société française avant la guerre était un antisémitisme bourgeois, une sorte de vague ignorance rurale et populaire. La guerre a, me semble-t-il, d'une part atténué l'antisémitisme virulent là où il existait et d'autre part donné une sorte d'extension à l'idée que, si quand même on fait tellement de mal aux juifs, cela ne peut pas être absurde. Cette idée cruelle était que, bien sûr, les camps de concentration sont criminels mais qu'il y avait une raison à cela.
Il y a une vingtaine d'années, on était encore dans la marque de l'holocauste et les problèmes posés par la création d'Israël n'étaient pas encore entrés dans la conscience des gens. Les éléments nouveaux aujourd'hui peuvent être de deux ordres.
Le premier c'est d'abord l'effacement de la mémoire de l'holocauste hitlérien.
Le deuxième élément c'est que dès qu'il y a quelque chose qui ne va pas dans l'inconscient collectif — et bien qu'il y ait de nouveaux boucs émissaires tels que l'ouvrier immigré, l'Arabe, le Portugais etc. — le thème du juif peut encore fermenter. Non pour donner encore naissance à l'antisémitisme classique qu'on a connu (l'affaire d'Orléans à cet égard a montré son ambiguïté) mais cela peut refermenter d'une façon très trouble et très inquiétante.
Il y a un troisième aspect et c'est l'interférence avec le phénomène d'Israël. C'est là un phénomène bien compliqué sur lequel je n'ai pas beaucoup réfléchi. Israël, même pour des gens détachés du « fait juif », dans sa période du moins d'édification et de résistance, a signifié une sorte d'auto-satisfecit. « On nous traitait de lâches, de pleutres, de commerçants etc. Israël prouve le contraire ». Israël c'est un peu l'anti-mythe.
Là-dessus, le visage d'Israël se modifie assez brutalement à partir de la guerre des Six Jours. Israël a commencé à être perçu (et justement dans les milieux de gauche qui avaient été les supports traditionnels du juif et le fer de lance contre l'antisémitisme) comme fasciste et impérialiste (autant d'images grotesques).
Les défenseurs d'Israël sont des gens de plus en plus vieux qui meurent progressivement. Dans les nouvelles couches il y a à l'égard d'Israël des jugements impitoyables ou du moins très critiques.
— Sur les juifs français ?
E.M. : Dans certaines couches, il y a une sorte de syllogisme souterrain qui commence à apparaître. Tout juif est potentiellement sioniste et devient l'être inquiétant, c'est-à-dire l'être du mythe.
Ce qui est frappant dans l'affaire d'Orléans c'est que celui qui avait l'air comme les autres cachait une seconde identité inquiétante et secrète. On en arrive finalement au même problème puisque, à l'autre bout, on dit : « Ils ont l'air d'être comme nous mais en réalité ils cachent une autre fidélité ». Il y a là une dualité et une ambiguïté qui est ressentie à l'égard du juif.
La réalité est très compliquée, je parle là de milieux très restreints, mais enfin ce sont là des phénomènes marginaux qui risquent de se répandre par la suite.
Il y a, au bout du compte, quelque chose de non liquidé dans le passé. L'après-guerre a décapité l'hitlérisme, le nazisme et l'antisémitisme mais des germes sont restés à l'état latent. Je ne sais pas comment ces germes pourront refleurir dans une nouvelle période.
— Comment à votre avis est perçu dans la société française le fait juif ? Comme une ethnie, une culture, une confession ou comme tout cela à la fois ?
E.M. : Bien sûr, le regard de l'antisémite pousse le juif à se considérer lui-même comme juif ; mais comme il y a toute une série d'expériences historiques, d'identité ou de traits culturels il y a un aspect positif. Et quand il n'y a pas de traits culturels, il y a « l'idée de communauté de destin ».
Moi, quand je me sens juif c'est lorsque, persécuté, je suis content d'être parmi les persécutés.
La définition du juif est toujours une dialectique — ou récursion entre le sentiment de sa propre identité que l'on acquiert dès sa naissance et d'autre part le regard que l'autre pose sur vous. Il y a donc cette dialectique entre le regard intérieur, sécurisant parce que c'est la chaleur familiale, et le regard extérieur, étranger et menaçant. Alors on est pris dans cette contradiction : renier ses parents ou au contraire, répudier les autres.
Ce sont là, à mon sens, les deux pôles de l'identité juive en Diaspora.

LES ENFANTS DE LUCIEN DE HIRSCH : LES NOUVELLES COUCHES VIVANTES ET ÉXIGENTES...
(Propos recueillis par Victor MALKA).


