
Petite histoire de l’antisémitisme
Par Léon Poliakov | 02 octobre 1979
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Avril 1945 : Libération du camp de Dachau. La fin du cauchemar
De la fin de la Seconde guerre mondiale à l’attentat de la rue de Médicis. En passant par l’affaire des enfants Finaly, la rumeur d’Orléans, l’irruption de l’antisionisme.
Par le grand spécialiste de l’histoire de l’antisémitisme et l’auteur du « Bréviaire de la haine ».
La joie des Juifs, l’été 1944,
lorsque les quatre années de cauchemar prirent fin, fut ternie au printemps
1945 lorsque furent découverts les camps de la mort ; car jusque-là
nombreux avaient été ceux qui se berçaient de l’illusion de revoir les déportés,
refusant de croire aux terribles informations prodiguées par la radio et la
presse. Désormais, l’équation antisémitisme = racisme =
nazisme = barbarie allait s’établir fermement, pour une vingtaine d’années
au moins ; le subterfu ge soviétique de l’antisionisme n’obtenait
partiellement droit de cité en France qu’après la guerre de Six jours, comme on
le sait.

Toutefois, la proscription de
l’antisémitisme ne fut pas immédiate. L’opinion publique tarda quelque peu à
tirer les conclusions. De sordides intérêts matériels s’en mêlèrent ; les
ci-devant acquéreurs des biens et entreprises juifs, sommés de les rendre aux
survivants ou à leurs ayant-droit, se constituèrent en une « Association
des acquéreurs de bonne foi », qui put se livrer à une propagande
antisémite à peine camouflée pendant plusieurs mois. En 1946, elle fut
interdite, de même que fut sanctionné un chanteur de cabaret pour lequel
« les fours crématoires avaient été des couveuses ». Presque
spontanément, une sévère censure s’institua. Ainsi donc, une longue période
s’ensuivit au cours de laquelle l’antisémitisme sous toutes ses formes fut réprimé
non seulement par les lois mais aussi par l’opinion. La conjoncture était
favorable pour d’autres raisons également. Souvenons-nous en effet de l’élan
unanime de sympathie (au début, le parti communiste y compris !) pour la
cause de l’État juif, et de l’aide apportée, au vu et au su des autorités, à
l’immigration clandestine. Souvenons-nous aussi du revirement de la position de
l’Église de France, qui se manifesta au grand jour lors de l’affaire Finaly. À
l’usage des jeunes lecteurs, résumons en deux mots cette affaire.
Deux enfants juifs, dont les
parents avaient été déportés, avaient été confiés à une vieille dame
catholique, qui les fit baptiser, et refusa, après la guerre, de les rendre à
leur tante, établie en Israël. Celle-ci dut engager une action en justice :
les procès compliqués qui s’ensuivirent durèrent près de cinq années, tenant en
haleine tant l’opinion juive qu’une opinion catholique elle-même divisée,
compte tenu des séculaires précédents de « baptêmes à la sauvette »,
traditionnellement reconnus pour valables. Mais finalement, lorsque la famille
obtint gain de cause, l’Église de France lui prêta son appui, dépistant les
enfants dans un couvent espagnol, et les faisant confier à leur famille
israélienne. De la sorte, elle laissait entendre aux Français, pour la première
fois, que le judaïsme ne le cédait pas en dignité au christianisme, anticipant
de facto sur les révisions théologiques du concile Vatican II.

Il n’en restait pas moins que
l’antisémitisme continuait à sévir au fond des âmes, en premier lieu dans le
cercle des perdants, des anciens partisans de Pétain et de Laval, mais
également au-delà, encore que les limites soient difficiles à tracer. Des enquêtes
d’opinion publique fixaient à quelque 20 % la proportion des Français pour
lesquels « les Juifs n’étaient pas des concitoyens pareils aux
autres ». Bien des choses se cachaient derrière cette formule
nécessairement vague, ayant trait à la spécificité juive, qui ne pouvait pas ne
pas s’être accentuée aux yeux des contemporains, d’une manière ou de l’autre,
après le grand massacre hitlérien. On peut prendre pour exemple l’émotion,
voire le scandale qui entouraient la sortie des deux ouvrages à succès traitant
du calvaire des Juifs : Le dernier des Justes d’André Schwarz-Bart
(1959) et Treblinka de Jean-François Steiner (1966). Cette émotion et
ces polémiques anticipaient en quelque sorte sur celles qui, récemment,
entourèrent la projection du téléfilm Holocauste ; elles
témoignaient évidemment de sentiments de culpabilité – qui chez certaines
natures tournent facilement à l’agressivité.
Culpabilité-agressivité
C’est de cette dernière que
témoignait en 1961 une épidémie de croix gammées, peintes sur les murs et les
devantures non seulement en France, mais à travers l’Europe entière. Mais
était-ce spécifiquement de l’antisémitisme ? Ne s’agissait-il pas plutôt
de provocations et de défis aux bonnes mœurs, dont l’emblème nazi était devenu
le symbole ? De même, était-il exact, comme on l’assurait à l’époque, que
la spectaculaire chute du gouvernement Mendès-France en 1956 comportait une
composante antisémite ? Très souvent, il est difficile de nos jours
d’isoler l’antisémitisme des facteurs qui s’imbriquent en lui. Cela est
d’autant plus difficile qu’il s’agit de la forme de phobie la plus sévèrement
censurée qui soit, sans doute précisément en raison de sa portée symbolique
(est antisémite celui qui nargue les bonnes mœurs et les lois). Il s’agit donc,
pour une part, d’affects ou de représentations tapis dans les recoins de
l’inconscient. Ces représentations demeurent singulièrement proches des mythes
des meurtres rituels ou des Sages de Sion, et il leur arrive parfois de se
manifester, comme ce fut le cas de la fameuse « rumeur d’Orléans » de
1969, lorsqu’on chuchotait à travers la ville que dans les magasins
d’habillement tenus par les Juifs, les clientes étaient droguées et acheminées,
à travers des passages souterrains mystérieux, vers les lupanars sud-américains
ou arabes. À l’époque, quelques autres villes de province se firent l’écho de
ces fables. L’absurdité même de la « rumeur » la rendait lourde de
menaces…

Il existerait donc dans la
France contemporaine, aux côtés des antisémites patentés et avoués,
d’innombrables braves gens réceptifs aux légendes que la tradition occidentale
charrie depuis plus de deux mille ans. Jamais ils ne s’avoueraient antisémites
ou racistes : mais, convenablement manipulés, ils admettraient volontiers
que les Juifs forment un groupe très particulier, une sorte de société secrète,
hostile à l’ensemble du genre humain, et ne reculant devant aucune vilénie pour
s’enrichir, voire pour faire simplement le mal.
Mais si de tels spectres
s’agitent encore au fond des âmes, ou de certaines âmes, ils se laissent
exorciser assez facilement, ainsi que l’a montré l’expérience, à Orléans et
ailleurs. D’autant que le peuple français en son ensemble a tendance à chercher
ailleurs ses ennemis manifestes. En premier lieu, parmi les Arabes, bien avant
que la question du pétrole ne vienne compliquer le tableau : la perte de
la guerre d’Algérie n’a pas manqué d’aggraver la réputation des travailleurs
nord-africains, sur lesquels se focalisaient électivement les soupçons et les inimitiés
populaires, et je crois que la constatation est encore valable en 1979.
Antisionisme

Cependant, entre-temps, il y
eut le grand éclat de 1967-1968, celui de la guerre de Six jours. Ce fut
l’époque où, comme l’observait Raymond Aron, « personne ne se résignait au
rôle de spectateur pur, tous paraissaient obéir à leurs démons ». Le
général de Gaulle, peut-être, moins que les autres ; pourtant,
souvenons-nous de la fameuse formule de « peuple d’élite, sûr de lui-même
et dominateur ». Les Juifs français ressentirent la formule comme une
injure, comme un feu vert donné à tous les soupçons. Ils protestèrent,
écrivirent, et certains renvoyèrent à l’Élysée leurs décorations ;
cependant, à la réflexion, les trois épithètes, surtout dans la bouche d’un de
Gaulle, n’étaient pas désobligeantes : sans doute l’émotion était-elle
surtout due au substantif « peuple », qui retranchait implicitement
les Juifs du peuple français. En tout cas, le revirement politique gaullien
suscitait la formation d’une hétéroclite alliance antisioniste de facto,
groupant les gaullistes, les communistes, les gauchistes, et… les néo-nazis.
Les positions des Juifs se révélèrent être elles aussi variées au possible,
allant d’une israélophobie rageuse à un antigaullisme qui ne l’était pas moins.
Les querelles de mots compliquaient les polémiques : l’antisionisme
n’était-il que le nouveau masque de l’antisémitisme comme l’affirmaient nombre
d’excellents esprits ? Sur ce point spécialement chaud, je parlais en 1969
« de la frontière, parfois mince comme un cheveu, mais toujours hautement
significative, qui sépare l’antisionisme de l’antisémitisme », et à dix
ans de distance, je crois avoir eu raison d’insister sur cette nuance.
Il n’en reste pas moins que les
passions montèrent au rouge vif et que les excès de langage se multiplièrent,
renouant, semblait-il, avec un inqualifiable passé. Faut-il rappeler les
dénonciations, venant parfois d’antiracistes convaincus, de l’emprise juive sur
la radio et la presse, et la feinte épouvante de François Mauriac, citant un
confrère gaulliste : « Tel est le risque aujourd’hui de passer pour
antisémite, selon cet ami, que les vérités les plus évidentes doivent être
tues. » Même Jean-Paul Sartre déclarait qu’en fidèle ami d’Israël il
croyait pouvoir exiger des Juifs, en signe d’estime, plus que de tout autre
peuple. Il y eut aussi le propos imagé de Georges Pompidou : « Il n’y
a pas d’abonné au numéro que vous avez demandé. » Les communistes, eux, ne
s’embarrassaient pas de nuances, et Benoît Frachon parlait de machinations
diaboliques et d’une tribu cosmopolite de banquiers ; cet antisionisme-là
était bien de l’antisémitisme. En bref, le grand revirement de 1967 eut pour résultat
une libération partielle des affects refoulés. À l’échelle internationale, ce
fut pire, puisque les manœuvres des pays arabes, s’appuyant sur des moyens
financiers colossaux, parvinrent peu à peu à constituer l’État d’Israël en
« Juif des nations ». Même si les Juifs gardaient des deux côtés de
l’Atlantique nombre d’amis inconditionnels, même si le peuple français, dans sa
masse, ne se laissait pas impressionner par les fureurs des intellectuels
parisiens, rien n’allait plus être comme avant.

Minorités agissantes

Qu’en sera-t-il des années
1978-1979 ? De nouveau, les censures ont perdu de leur rigueur, et ils
l’ont perdu d’autant plus facilement que les nouvelles générations paraissent
tout ignorer du passé hitlérien. De plus, cette fois-ci, il s’agit d’autre
chose que de propos déplaisants, puisque les passages à l’acte criminel se sont
multipliés. Ils ne sont sans doute que quelques dizaines ceux qui incendient
les synagogues et font exploser des engins : ajoutons-y des centaines de
diffuseurs de tracts et des milliers de barbouilleurs de murs ;
statistiquement, ils ne pèsent pas lourd face aux millions qu’Holocauste
a fait pleurer, mais ce sont des minorités agissantes. Cependant, pour
inquiétantes qu’elles soient, elles n’exercent pas d’effet mobilisateur, elles
soulèvent au contraire l’indignation de la grande majorité du peuple français.
On peut donc prédire tranquillement que, sauf catastrophe majeure, au
Moyen-Orient ou ailleurs, les Juifs, tout en continuant à faire beaucoup parler
d’eux, n’ont pas de motifs particuliers de redouter l’avenir.
LÉON POLIAKOV

