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Article - Akadem

Vois, vis et deviens

Par Avishag Zafrani | 04 février 2026

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Il arrive de temps à autre qu’un texte présente des idées dont nous cherchions la formulation depuis longtemps, sa lecture devient un eurêka - pour lequel il faut remercier les éditeurs de L’Eclat, qui ont permis la publication du livre intitulé Les optiques cohérentes d’Abraham Zemsz. Mais la trouvaille ne consiste pas seulement dans la thèse développée par le texte : elle comprend aussi la découverte de la vie exceptionnelle d’un homme, grâce à Michel Valensi qui nous donne l’aperçu d’une riche mais néanmoins tragique biographie à la fin du petit opuscule. En réalité, c’est bien le lien entre la vie et l’œuvre qui répond à une recherche sur le sens de l’art, d’un intérêt pour l’art, comme langage d’un ordre différent, dont la structure ouvre des voies de communication entre le « visible et l’intelligible »  hors des chemins de l’écriture et de la parole habituels.     
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Abraham Zemsz à la mer morte, 1974
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Abraham Zemsz, anthropologue de l’art, d’origine juive polonaise, entré dans la Résistance via le réseau du musée de l’homme (parmi les tout premiers à s’engager dans la clandestinité) est l’auteur d’une oeuvre fragmentaire, inachevée, susceptible par conséquent d’indiquer des horizons intellectuels multiples, et ainsi de nourrir des méditations prolongeant le sens des quelques écrits dont nous disposons. Sa vie est comprise dans la condition juive du XXème siècle, de la vie obligée aux retranchements, à l’engagement, aux deuils des proches assassinés, mais aussi à la clandestinité, et à une part de vie silencieuse dans un temps aliéné, et pourtant aussi une vie obligée au maintien d’un cap intellectuel, voire à son déploiement au-delà de toute adversité. Le rapport au réel est modifié, sans doute, dans la mesure où l’espace même de la réalité est réduit, et ici le langage de l’art propose une perception redoublée de la réalité ("un triangle représenté est plus qu’un triangle »!), augmentée par la faculté libre de la représentation figurative ou abstraite, capable de créer une continuité entre la conscience et le monde, même si parfois l’histoire nous dépossède d’un rapport au monde viable et heureux. Le texte de Zemsz indique ici et là une dynamique que l’on retrouve en philosophie, et en particulier dans la branche de la phénoménologie, à savoir une lutte contre « l’a-cosmisme », c’est-à-dire précisément contre les éléments qui nous rendraient étrangers dans ce monde, ou nous en donneraient le sentiment. De sorte que Zemsz reprend une idée modifiée de Klee, d’après laquelle l’art rend le monde visible, et suggère dorénavant qu’il y a un type de vision, une optique des choses, qui simultanément élèvent la conscience à un haut degré de compréhension, formelle, intuitive, de la vie, et rattachent néanmoins l’existence à la vie matérielle, telle qu’elle est dans la pratique technique de la peinture par exemple, faite de gestes et de textures. La conclusion dit ainsi : « La peinture donc crée une dimension où la raison et la sensibilité peuvent se reconnaître, où le monde et la raison ne sont pas étrangers ». 
La perception connaît des évolutions, d’après l’héritage intellectuel de Zemsz, elle obéit à une logique psychophysique, mais l’anthropologue interroge aussi la réalité sociale de cette modélisation de la perception. Qui est premier de l’état social ou de la perception du monde qui informe de cet état et influence nos manière de représenter et figurer de nouvelles images ? Une simultanéité sans doute existe, avec parfois une avance indistincte d’une réalité sociale, ou économique, sur nos modes de perceptions, et il importe ici de voir dans la capacité créatrice de l’art une possibilité de conjurer ce qui peut devenir une aliénation visuelle, grâce à la perspective ici, et là aux pouvoirs apotropaïques d’objets produits pour des rituels par exemple, permettant donc une médiation avec le monde. Comme s’il s’agissait de reformer des formes dissoutes par le temps et l’histoire, créer des visions parallèles, commencer par redessiner les contours d’un paysage mental assailli, comprendre la polarité d’une « optique empirique de chaque société et une optique culturelle construite, mythique ». Nous pourrions imaginer une critique de l’aliénation visuelle du flux des réseaux sociaux et des informations qui saturent la disponibilité intellectuelle et émotionnelle de notre vie sensible et psychologique. Mais quel art est capable de ce dépassement et de cette catharsis ? Comment adviennent les nouveaux symboles et les prochains mythes capables de réorganiser la vision du monde ? Si nous parlons de manière commune de vision du monde, Zemsz évoque en réalité à plusieurs reprises un visible soutenu par l’invisible, ou un visible indiquant une face cachée de la lune, qui « capte le devenir  cosmique et l’inscrit dans un devenir humain ».
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L'île engloutie, Paul Klee
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Fugue en rouge, Paul Klee
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Codex of Tlaxcala by unknown Nahua Tlacuilo
La recherche d’Abraham Zemsz donne les clés d’un refuge esthétique, d’une persévérance du sens de l’existence inscrit dans la pérennité du langage pictural, de ses formes les plus archaïques jusqu'à ses formes plus modernes, s’interrogeant notamment sur la nouvelle réalité sociale et la nouvelle perception du monde subséquente qui justifient le tournant de l’art abstrait.  Mais aussi, le support pictural auquel Zemsz s’intéressait en particulier est le lieu d’une prophétie, capable de dire rétrospectivement l’avenir, comme s’il s’agissait des entrailles pour lire les augures, cependant que l’art est vivant, et qu’au lieu de ces genres de prophéties, il permet de signifier qu’il y a un devenir cosmique, toujours énigmatique, mais néanmoins perceptible dans les formes augmentées de la représentation. A l’image de cet horizon, la quête d’Abraham Zemsz explique peut-être pourquoi il y a peu d’écrits, car ce qui est transmis est ici aussi une vision.
Avishag Zafrani

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