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Vois, vis et deviens
Par Avishag Zafrani | 04 février 2026
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Il arrive de temps à autre qu’un texte présente des idées dont nous cherchions la
formulation depuis longtemps, sa lecture devient un eurêka - pour lequel il
faut remercier les éditeurs de L’Eclat, qui ont permis la publication du livre
intitulé Les
optiques cohérentes d’Abraham Zemsz. Mais la trouvaille ne consiste pas seulement dans la
thèse développée par le texte : elle comprend aussi la découverte de la vie
exceptionnelle d’un homme, grâce à Michel Valensi qui nous donne l’aperçu d’une
riche mais néanmoins tragique biographie à la fin du petit opuscule. En
réalité, c’est bien le lien entre la vie et l’œuvre qui répond à une recherche
sur le sens de l’art, d’un intérêt pour l’art, comme langage d’un ordre
différent, dont la structure ouvre des voies de communication entre le
« visible et l’intelligible »
hors des chemins de l’écriture et de la parole habituels.
Abraham Zemsz, anthropologue de l’art, d’origine juive polonaise, entré dans la Résistance via le réseau du musée de l’homme (parmi les tout premiers à s’engager dans la clandestinité) est l’auteur d’une oeuvre fragmentaire, inachevée, susceptible par conséquent d’indiquer des horizons intellectuels multiples, et ainsi de nourrir des méditations prolongeant le sens des quelques écrits dont nous disposons. Sa vie est comprise dans la condition juive du XXème siècle, de la vie obligée aux retranchements, à l’engagement, aux deuils des proches assassinés, mais aussi à la clandestinité, et à une part de vie silencieuse dans un temps aliéné, et pourtant aussi une vie obligée au maintien d’un cap intellectuel, voire à son déploiement au-delà de toute adversité. Le rapport au réel est modifié, sans doute, dans la mesure où l’espace même de la réalité est réduit, et ici le langage de l’art propose une perception redoublée de la réalité ("un triangle représenté est plus qu’un triangle »!), augmentée par la faculté libre de la représentation figurative ou abstraite, capable de créer une continuité entre la conscience et le monde, même si parfois l’histoire nous dépossède d’un rapport au monde viable et heureux. Le texte de Zemsz indique ici et là une dynamique que l’on retrouve en philosophie, et en particulier dans la branche de la phénoménologie, à savoir une lutte contre « l’a-cosmisme », c’est-à-dire précisément contre les éléments qui nous rendraient étrangers dans ce monde, ou nous en donneraient le sentiment. De sorte que Zemsz reprend une idée modifiée de Klee, d’après laquelle l’art rend le monde visible, et suggère dorénavant qu’il y a un type de vision, une optique des choses, qui simultanément élèvent la conscience à un haut degré de compréhension, formelle, intuitive, de la vie, et rattachent néanmoins l’existence à la vie matérielle, telle qu’elle est dans la pratique technique de la peinture par exemple, faite de gestes et de textures. La conclusion dit ainsi : « La peinture donc crée une dimension où la raison et la sensibilité peuvent se reconnaître, où le monde et la raison ne sont pas étrangers ».
La perception connaît
des évolutions, d’après l’héritage intellectuel de Zemsz, elle obéit à une
logique psychophysique, mais l’anthropologue interroge aussi la réalité sociale
de cette modélisation de la perception. Qui est premier de l’état social ou de
la perception du monde qui informe de cet état et influence nos manière de
représenter et figurer de nouvelles images ? Une simultanéité sans doute
existe, avec parfois une avance indistincte d’une réalité sociale, ou
économique, sur nos modes de perceptions, et il importe ici de voir dans la
capacité créatrice de l’art une possibilité de conjurer ce qui peut devenir une
aliénation visuelle, grâce à la perspective ici, et là aux pouvoirs
apotropaïques d’objets produits pour des rituels par exemple, permettant donc
une médiation avec le monde. Comme s’il s’agissait de reformer des formes
dissoutes par le temps et l’histoire, créer des visions parallèles, commencer
par redessiner les contours d’un paysage mental assailli, comprendre la
polarité d’une « optique empirique de chaque société et une optique
culturelle construite, mythique ». Nous pourrions imaginer une critique de
l’aliénation visuelle du flux des réseaux sociaux et des informations qui
saturent la disponibilité intellectuelle et émotionnelle de notre vie sensible
et psychologique. Mais quel art est capable de ce dépassement et de cette
catharsis ? Comment adviennent les nouveaux symboles et les prochains mythes
capables de réorganiser la vision du monde ? Si nous parlons de manière commune
de vision du monde, Zemsz évoque en réalité à plusieurs reprises un visible
soutenu par l’invisible, ou un visible indiquant une face cachée de la lune,
qui « capte le devenir cosmique et
l’inscrit dans un devenir humain ».
La recherche d’Abraham
Zemsz donne les clés d’un refuge esthétique, d’une persévérance du sens de
l’existence inscrit dans la pérennité du langage pictural, de ses formes les
plus archaïques jusqu'à ses formes plus modernes, s’interrogeant notamment sur la
nouvelle réalité sociale et la nouvelle perception du monde subséquente qui
justifient le tournant de l’art abstrait.
Mais aussi, le support pictural auquel Zemsz s’intéressait en
particulier est le lieu d’une prophétie, capable de dire rétrospectivement
l’avenir, comme s’il s’agissait des entrailles pour lire les augures, cependant
que l’art est vivant, et qu’au lieu de ces genres de prophéties, il permet de
signifier qu’il y a un devenir cosmique, toujours énigmatique, mais néanmoins
perceptible dans les formes augmentées de la représentation. A l’image de cet
horizon, la quête d’Abraham Zemsz explique peut-être pourquoi il y a peu
d’écrits, car ce qui est transmis est ici aussi une vision.
Avishag Zafrani




