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Emmanuel Lévinas ou la passion de l'autre
Par Emmanuel Levinas, Shlomo Malka | 11 juin 2026
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Revue de L'Arche de novembre 1981
Salomon Malka s'entretient avec un des maîtres à penser de notre temps.
Il y a le philosophe, le penseur de l'autre, celui qui a tenté - Totalité et infini, Autrement qu'être - de poser les fondements d'une éthique, ou en tout cas de quérir le sens. Et il y a le penseur juif, l'auteur de Difficile liberté et des Lectures talmudiques, l'apôtre d'un judaïsme exigeant. Entre les deux versants de l'œuvre, les passerelles sont plus nombreuses qu'on ne pense. Et l'itinéraire intellectuel d'Emmanuel Levinas, dont il retrace ici les jalons, est de nature à les éclairer.
S.M. : Je sais que vous n'aimez pas vous étendre sur les détails biographiques. Un mot cependant pour dire que vous êtes né et avez grandi en Lituanie. Qu'est-ce que cela symbolise pour vous ?
Emmanuel Levinas : C'est d'abord un judaïsme qui n'est pas hassidique. Non pas qu'il y subsiste une quelconque hostilité contre le hassidisme, vous le pensez bien. Je ne veux pas, Dieu merci, ranimer la querelle du XVIIIe siècle entre les hassidim et les mitnaguédim, ni reprendre la bataille du Gaon de Vilna. Je n'en ai d'ailleurs pas l'envergure. Le judaïsme de Lituanie, c'est cette prédilection pour une certaine sobriété. Non pas contre le sentiment, mais contre une certaine ivresse de l'esprit au niveau populaire. Un certain intellectualisme aussi. Cela vous étonne étant donné ce que je pense de la raison qui passe pour l'essence de l'esprit. Mais un des éléments de ce judaïsme lituanien, c'est une certaine discipline intellectuelle qui prime l'immédiateté. Maintenant, il y a une grande tradition du hassidisme et sa remontée jusqu'à la Cabbale. Vous savez que le Gaon était grand cabbaliste lui-même. Mais il pensait toujours que le Zohar était en accord avec le Talmud. Et je continue pour ma part à penser que la vraie mesure de l'esprit juif et de la Cabbale même est donnée par le Talmud.
S.M. : Parlons des grands maîtres qui ont marqué votre œuvre. Il y a d'abord Husserl dont vous fûtes l'élève à Fribourg et que vous avez été l'un des premiers à introduire en France.
E.L. : J'ai beaucoup étudié Husserl et la phénoménologie. Dans la phénoménologie — je le pense encore aujourd'hui — il y a pour la philosophie une méthode. C'est une réflexion sur soi qui veut être radicale. Elle ne tient pas compte seulement de ce que vise la conscience spontanée, mais recherche tout ce qui a été dissimulé dans la visée de l'objet. L'objet est dès lors dans la phénoménologie restitué à son monde et à toutes les intentions oubliées de la pensée qui s'absorbait en lui, manière de penser concrètement. Il y a, dans cette manière, une rigueur, mais aussi un appel à une écoute affinée pour l'implicite. Même quand on n'applique pas la méthode phénoménologique selon toutes les recommandations de Husserl, on peut se dire élève de ce maître par une attention spéciale à l'allusif de la pensée. S.M. : L'autre grand maître est Martin Heidegger. Quelle est votre dette à l'égard d'Heidegger ?
E.L. : Ce qui compte pour moi, c'est l'excellence de sa phénoménologie. Je suis surtout admirateur de son premier livre, Sein und Zeit. C'est, en effet, une série d'analyses merveilleuses attestant ce que peut donner la phénoménologie. C'est toujours avec honte que j'avoue mon admiration pour le philosophe. On sait ce que Heidegger a été en 1933, même s'il l'a été pendant une période courte et même si ses disciples, dont beaucoup sont très estimables, l'oublient. Pour moi c'est inoubliable. On peut avoir tout été, sauf hitlérien, même quand on le fut par mégarde.
S.M. : Ce fut le cas pour Heidegger ?
E.L. : Je ne peux pas vous dire si c'était par mégarde. Dans quelle mesure n'appartenait-il pas à ce qui dans une certaine culture germanique et certains milieux nous est profondément étranger et hostile ? Mais il y a une génialité que je ne peux pas renier. M. Jankelevitch est beaucoup plus radical et plus conséquent que moi. J'admire beaucoup son caractère entier, sa fermeté sur ce point. Moi, je ne peux pas oublier ce que Heidegger a été dans ma formation, par Sein und Zeit bien avant 1933.
S.M. : Le troisième nom qu'on peut citer rapidement, c'est Franz Rosenzweig ?
E.L. : Rosenzweig, oui. C'est la critique de l'idée de totalité dans Stern der Erlösung que j'ai purement et simplement reprise. C'est la rupture avec Hegel. Le reste de sa pensée a aussi beaucoup de séduction pour moi, parce que c'est la pensée du judaïsme moderne, je veux dire du judaïsme qui a traversé l'assimilation. Ce n'est pas du tout quelqu'un qui n'y est pas entré, c'est un juif européen qui en est sorti, et qui est sorti sans secouer son histoire européenne comme la poussière qu'on secoue de ses pieds. C'est très important. Moderne, donc, mais dans un certain sens moderne, d'avant la puberté. J'appelle puberté pour les hommes de notre temps le fait d'avoir connu l'hitlérisme et l'Holocauste. Il lui manque l'épreuve ultime. Il n'a pas connu non plus l'État d'Israël, bien qu'il admire le sionisme, auquel il s'est opposé tout en reconnaissant la grandeur de l'idée de Herzl. Mais pour moi, je vous l'ai dit, il est moderne, parce qu'il se situe après l'assimilation. Il y a autre chose que je retiens de sa pensée et qui est essentiel. C'est l'idée d'une réconciliation avec le christianisme, pas du tout une synthèse mais une symbiose ou si l'on préfère un voisinage privilégié, une vie commune. Il estimait qu'il y a toute une partie de notre vie qui est enrichie par cette symbiose. Par exemple notre accès à l'art, qui n'appartenait pas pour lui essentiellement au génie juif. Le grand art, c'était l'art non juif, accessible aux juifs concrètement à travers la coexistence avec les chrétiens. Ce n'est pas une confusion, ce n'est pas un syncrétisme. C'est une symbiose qui, pour Rosenzweig, est profonde et tient à la structure même de la vérité.
S.M. : Husserl, Heidegger, Rosenzweig. Il manque à cette trilogie un nom moins connu celui-là. Celui de Chouchani. Est-ce lui qui vous a fait découvrir le Talmud ?
E.L. : Je ne sais même pas si ce que je sais est déjà une découverte, mais c'est lui qui m'a montré comment il faut le lire. À côté de son génie, de ses connaissances, de sa puissance dialectique, tout pâlit. Je n'ai pas appris à lire beaucoup de Halacha, qui, comme vous le savez, est essentielle au Talmud. J'avais un peu commencé à lire la Haggada. Mais Chouchani disait : « Comme vous lisez la Haggada, il faut lire la Halacha ». Ce qui ne voulait pas dire qu'il faille la prendre pour un tissu de symboles ou d'allégories. Il faut la lire aussi avec de l'imagination. M. Chouchani était très dur, dans ses exigences pour moi comme pour tout le monde. Maître impitoyable ! Mais quand il avait un sourire d'encouragement, cela voulait beaucoup dire. Et il avait parfois ce sourire pour des passages midrashiques que j'essayais de commenter. Il pensait qu'il ne faut pas construire ni spéculer dans l'abstrait, mais dans l'imagination. Il faut penser à des mondes qui sont évoqués par chaque image du texte, c'est alors que le texte se met à parler.
S.M. : En écoutant votre série d'entretiens avec Philippe Nemo diffusés il y a quelques mois à « France Culture », j'ai été frappé d'une chose. Présentant vos écrits, Nemo a distingué entre les œuvres philosophiques et les ouvrages qu'il a qualifiés, je crois, de « religieux ». Et moi j'ai l'impression que toute l'œuvre est d'un seul tenant, qu'elle puise dans une seule et même inspiration...
E.L. : On ne peut pas se faire l'historien de sa propre philosophie. C'est difficile et prétentieux. Que dans toute réflexion philosophique, que dans tout essai philosophique, il y ait des souvenirs d'un vécu qui n'est pas rigoureusement intellectuel, c'est incontestable. Mais il faut en arriver à ce langage de tous les philosophes, ce que j'appelle le langage grec même si on n'est pas helléniste. Ce langage qui utilise, somme toute, des termes qui ne sont jamais incomparables, qui ne remontent pas à quelque chose de confidentiel. Ce sont les Grecs qui ont découvert cela. Et nos langues européennes sont calquées là-dessus.
S.M. : Quand vous dites de la philosophie que c'est « l'indiscrétion à l'égard de l'indicible », c'est un peu cela. La quête du premier mot.
E.L. : Oui, d'un mot ouvert, d'un mot secret.
S.M. : Dans votre livre philosophique le plus achevé, Autrement qu'être ou au-delà de l'essence, la dédicace et les dernières phrases de l'ouvrage donnent tout de même une clé juive de votre œuvre ?
E.L. : Mais je ne conteste pas que c'est un vécu ou une épreuve juive qui est traduite. Je préfère le mot « épreuve » à « expérience ». Dans le mot « expérience », se dit toujours un connaître dont le moi est le maître. Dans le mot « épreuve », il y a à la fois l'idée d'une vie et l'idée d'une « vérification » critique qui déborde le moi dont il n'est que la « scène ».
S.M. : Il y a encore ce refus de l'Histoire qu'on vous reproche si souvent.
E.L. : C'est l'histoire qui dispose de moi. Mais je ne pense pas que le jugement de l'histoire soit le jugement dernier. Je pense que nous, les hommes, devons pouvoir juger l'histoire. Si vous voulez, la seule histoire qui me prouve qu'il faut pouvoir juger l'histoire, c'est ce que nous enseigne notamment l'histoire sainte. Ou l'existence du peuple juif. Il n'est pas du tout un accident de l'histoire. Il y a eu là une humanité qui s'est réveillée très tôt à l'Autre. Voulez-vous une petite histoire talmudique ? Dans « Baba Batra » (10, a) on raconte que Dieu a créé dix choses fortes, la montagne, mais le fer creuse la montagne ; le fer, mais le feu fait fondre le fer ; le feu, mais l'eau éteint le feu ; l'eau, mais les nuages portent l'eau ; les nuages, mais le vent disperse les nuages ; le vent, mais le corps humain est du vent ; le corps humain, mais la peur brise le corps ; la peur, mais le vin fait partir la peur ; le vin, mais le sommeil chasse le vin ; mais le sommeil est le 1/100e de la mort. C'est donc la mort qui est la plus forte. Mais la charité sauve de la mort car il est écrit (Psaumes 10, 2) : « La charité sauve de la mort ». Très bien, mais où avez-vous vu la charité qui sauve de la mort ? La Guemara ne répond pas. Mais avec un peu d'imagination, c'est Abraham à qui sa mort est présente et qui dit : « Je ne suis que cendre et poussière » (Genèse 18, 27), mais qui prie pour le salut de Sodome. C'est cela que j'entends par : très tôt éveillé pour l'Autre. Abraham n'est que cendre et poussière, mais cela ne lui enlève pas le courage de prier pour les autres.
S.M. : On a le sentiment que vous êtes le seul à avoir tenté jusqu'au bout l'aventure d'un judaïsme laïc. Il y a chez vous l'idée d'un Dieu sans divinité, d'une religion sans piété ...
E.L. : La religion en sait certainement plus que la philosophie et en tant qu'homme religieux, on a un comportement différent. Mais je fais le contraire de ce que serait la recherche d'un Dieu sans divinité. Ma tentative dans mes derniers essais consiste à « décrire » les circonstances où le mot Dieu vient à l'idée (c'est le titre d'un livre qui paraîtra au cours des mois prochains). D'habitude, les idées nous viennent à partir d'une connaissance et la connaissance à partir d'une certaine objectivation où s'inscrivent les parties du réel. À partir d'une thématisation. J'ai toujours pensé que le Dieu invisible du monothéisme n'est pas seulement un Dieu qui n'est pas visible aux yeux. C'est un Dieu non-thématisable. Quel sens positif peut avoir cette notion négative ? C'est lorsque je suis tourné vers l'autre homme et que je suis appelé à ne pas le laisser seul. C'est un retournement contraire à ma persévérance dans l'être. C'est la circonstance où Dieu a parlé. C'est dans la mesure où je dis que le commandement de Dieu à partir du visage d'autrui est autre chose et mieux qu'une thématisation, qu'on peut être tenté de dire que j'ai une religion sans Dieu. Ou le contraire, si vous voulez. Mais tout cela est trop rapidement dit. Ce que je cherche, c'est le premier moment de l'« épiphanie ». Le Dieu de Nietzsche qui est mort est celui qui intervenait dans le monde comme les autres forces du monde et qu'il fallait orienter comme ces forces.
S.M. : Quelqu'un a dit de vous : « Levinas est un maître pour la maturité plus que pour la jeunesse ». Qu'en pensez-vous ?
E.L. : Cela me flatte beaucoup. Je pense que toutes ces choses-là doivent être dites avec beaucoup de précaution : même la manière dont je cherche les circonstances où Dieu « vient à l'idée » peut être prise pour athéisme. Je le dirai d'une manière générale : la philosophie, contrairement à ce que dit mon ami Derrida, n'est pas une matière pour enfants d'âge pré-scolaire ou d'âge scolaire du premier degré. La Guemara dit : il ne faut pas enseigner à un élève qui n'est pas « hagoun » ou convenable. Ce n'est pas seulement une question de morale mais de maturité. Et mon maître Chouchani avait une expression qu'il a probablement empruntée à Maïmonide : « Il ne faut pas donner des beefsteaks à des enfants nouveaux-nés ».
Propos recueillis par SALOMON MALKA
