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Un couple
Par Moïshe Pipik | 06 février 2026
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Notre histoire (se répète). C'est le titre. C'est l'histoire d'un couple : un homme et une femme, Ish vé-Isha (Gn 2,23). De Isha, la femme, Dieu écrit qu'elle sera ezer kenegdo.
Parmi les multiples tentatives de traduction qui traversent le temps, je choisis de rendre cette proposition par : « une altérité face à lui ». Je ne suis pas un perdreau de l'année et, bravant le herem — l'excommunication — je pense que l'homme, Ish, est aussi une altérité face à elle.
Ce couple « vis-à-vis », « face à face », ce pourrait être Jana Klein et Stéphane Schoukroun. Ces deux-là qui jouent à Notre histoire (se répète) ! Ils disent que c'est un spectacle qu'elle et lui répètent — la période de répétitions dans la fabrique d'un spectacle, cela peut être aussi le temps et le lieu de l'élaboration de la pensée, ce qui aurait à voir avec le Naassé ve-nishma : nous ferons et nous comprendrons ! Moishe Pipik, tu te la joues Bakhour Yeshiva aujourd'hui ?
Mais ils ne sont pas en répétition puisqu'ils sont en train de jouer devant un public, des gens en vrai ! Plaisir purement théâtral, plaisir enfantin, le « on dirait que ». A conserver pour toujours !
Jana est allemande et tchèque ; un de ses grands-pères était nazi, l'autre tsigane résistant et déporté. Stéphane est un juif tune, sef de gauche depuis la sortie d'Égypte. Voilà, les présentations sont faites, passons au salon.
Vous prendrez bien quelque chose ? Une boukha Bokobza ? Une bière ? La kémia vous tente ? Avec un bretzel pour pousser ? Ce genre d'Épinaleries, qui sont miennes, Jana et Stéphane en riraient autant que moi ; les leurs abondent dans le spectacle, mais c'est pour reculer le moment où ils pourront aborder le reste : le très lourd, là où cela fait mal, ce qui nous déchire, nous fracasse, nous obsède, nous sépare, nous a transformé depuis le 7 octobre.
Quand Elsa Boublil, la directrice du Théâtre de la Concorde, propose à Jana et Stéphane de reprendre leur spectacle créé en 2020, Notre histoire, ils refusent. Ils résument ainsi : elle est allemande, il est juif séfarade. En 2020, ils racontaient leur rencontre amoureuse et les écueils d'un couple mixte traversé par les fracas du XXe siècle et notamment ceux de la Shoah.
Aujourd'hui, le monde a changé. L'actualité géopolitique, la montée de l'antisémitisme... Il y a la nouvelle donne, la nouvelle maldonne. Ce que l'on doit défendre, ce qui est indéfendable. Alors au Théâtre de la Concorde, ils essaient de ne pas baisser les bras en construisant ce nouveau ancien spectacle, Notre histoire (se répète), sur les vestiges de Notre histoire. Une mise en abyme pour nous entretenir de ce monde abîmé.
« [...] il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer », écrit Samuel Beckett dans L'Innommable.
Jana et Stéphane en 2020 parlaient de leur couple et de leur petite fille confrontés à l'humanité ; aujourd'hui, ils ont le courage de s'affronter par amour et pour leur, maintenant, grande fille, pour tenter de réparer l'humanité.
Leur compagnie, (S)-Vrai, intervient sur les thèmes de l'altérité, de l'antisémitisme et du racisme auprès des élèves des quartiers sensibles (les autres sont insensibles ?). Cette compagnie pourrait s'appeler la compagnie Tikoun Olam, (C)-Vrai !
Moishe Pipik
Retrouvez
ici
les prochaines représentations de Notre histoire (se répète) de Jana Klein et Stéphane Schoukroun.