
Shimon Pérès le vent en poupe
Par André Scemama, Shimon Peres | 16 avril 2026
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« Nous avons besoin des Juifs de diaspora comme eux ont besoin de nous. »
Trois ans après la victoire historique de la droite en 1977, Israël traverse une période de fortes tensions politiques. Pour la première fois chef de l’opposition, Shimon Pérès accorde un entretien exclusif au cœur des débats qui traversent le pays : avenir des territoires, équilibres politiques et relation entre Israël et la diaspora.

Revue de L'Arche - mai 1980
André Scemama
s'est entretenu
avec le chef de l'opposition
israélienne
au siège du parti
travailliste à Tel Aviv.

Shimon Pérès (© Roth / Sygma)
PARVENU, tant bien que mal, à éviter l'affrontement avec Jimmy Carter, c'est dans son propre gouvernement que Ménahem Bégin a vu inopinément se dresser la menace d'un autre affrontement. À peine avait-il quitté la Maison-Blanche qu'il apprenait, en sortant d'une rencontre avec les membres du Congrès américain, que son ministre de la Défense réclamait d'une manière fracassante des élections anticipées. Devant une équipe ébahie de journalistes de la télévision israélienne, Ezer Weizman avait condamné avec une tranquille assurance le cabinet dont il est l'un des plus beaux ornements, affirmant que ce gouvernement n'ayant tenu que très peu de ses promesses, il fallait, sans attendre la date normale des élections générales (novembre 1981), s'en remettre immédiatement au jugement de l'électeur. Voilà un beau cadeau à l'occasion du trente-deuxième anniversaire d'Israël que recevait Ménahem Bégin. Il a marqué le coup à l'estomac que lui a porté son ministre de la Défense, mais il s'est bien gardé de riposter à chaud. Ce n'était pas la première fois en effet que Weizman jouait les enfants terribles de la politique israélienne. En mars de l'année dernière, alors que — curieuse coïncidence — Bégin était aussi à Washington, Weizman avait réclamé la création d'un « cabinet de paix d'union nationale », comme on compose un cabinet de guerre d'union nationale, et ceci, avait-il précisé, afin de surmonter les difficultés auxquelles se heurtait l'équipe Bégin. On ne compte plus les fois où celui qui dit de lui-même qu'il agit et réagit avec la promptitude des pilotes de chasse (qu'il fut) a annoncé son intention de se retirer des affaires de l'État pour retrouver les siennes propres, qu'il a laissées très prospères.
Mais alors que Bégin a pris le temps de la réflexion, le monde politique israélien est immédiatement entré en ébullition. Si Weizman se retirait, Bégin pourrait-il continuer à gouverner ? Et si Bégin était renversé, qui lui succéderait sinon Pérès ? Un retour des travaillistes au pouvoir devenait-il possible dans l'immédiat ? Et dans l'affirmative, les travaillistes auraient-ils le remède miracle qui permettrait de sortir l'État de l'inextricable enchevêtrement de problèmes dans lequel il est pris ?
Nous sommes allés poser ces questions au 110, rue Hayarkon à Tel-Aviv, siège du comité central du parti de Ben Gourion, de Golda Meïr, de Moshé Sharett. Il nous a semblé qu'un air de fête régnait dans les couloirs de ce petit immeuble noyé entre les tours gigantesques des grands palaces du bord de mer. Le président, Shimon Pérès, paraissait presque seul à garder tout son sang-froid.
L'Arche : Le parti que vous présidez a gouverné l'État depuis sa naissance en 1948 jusqu'aux élections de 1977 et, depuis trois ans, vous êtes dans l'opposition. Croyez-vous proche, en ce trente-deuxième anniversaire d'Israël et alors que des remous agitent le gouvernement Bégin, votre retour au pouvoir ?
S. Pérès : Je ne suis pas astrologue. Et il est difficile d'avancer une prévision. Mais selon tous les sondages d'opinion, s'il y avait aujourd'hui des élections générales en Israël, le parti travailliste et le front ouvrier recevraient plus de 50 % des mandats. Et ceci est un fait sans précédent dans l'histoire de l'État d'Israël. En plus des sondages d'opinion, il y a eu en Israël récemment plus de cinq élections secondaires et, dans toutes les élections, nous sommes sortis vainqueurs.
Majorité nécessaire
L'Arche : Une coalition dirigée par le parti travailliste pourrait-elle confier un portefeuille à Ezer Weizman qui, dans ses dernières déclarations, s'est rallié à plusieurs de vos thèses ?
S. Pérès : Avant tout, nous demanderons au peuple de nous accorder la majorité. Le pays a besoin d'avoir enfin un gouvernement qui s'appuie sur une solide majorité, afin de ne pas être contraint à toutes les combinaisons et les dosages que nécessite la formation d'une coalition. Cela évitera aussi, et c'est très important, les pressions de groupes minoritaires. En ce qui concerne le choix des personnalités qui pourraient se joindre au gouvernement, il faudra que ces personnalités acceptent les termes d'un programme national commun. Le problème n'est pas le choix de telle ou telle personne, mais le contenu du programme politique. À mes yeux, il n'y a pas lieu d'exclure Ezer Weizman et je serais très heureux qu'il soit dans notre gouvernement.
L'Arche : Un ralliement de Weizman à vos côtés entraînera-t-il dans son sillage des forces qui quitteraient le Likoud ?
S. Pérès : Je n'en sais rien. Je crois que notre situation est suffisamment bonne telle qu'elle est actuellement.
Limites au consensus national
L'Arche : On parle beaucoup d'un large consensus national sur un grand nombre de points. Quelles sont les limites de ce consensus ?
S. Pérès : Il y a des points où nous avons une identité de vues avec le Likoud : pas d'État palestinien, pas de négociation avec l'O.L.P., préserver l'unification de la ville de Jérusalem, l'obtention de frontières de sécurité défendables. Mais il y a aussi des points fondamentaux sur lesquels nous ne sommes pas d'accord. Par exemple, nous nous opposons absolument à inclure dans les limites d'Israël un million deux cent mille Arabes contre leur volonté. Cela, à notre avis, mettrait en péril le caractère juif et démocratique de notre État, et afin d'éviter cela, nous sommes prêts à renoncer à certains des territoires sur lesquels vivent ces Arabes. Sur ce point précis, notre point de vue et celui du Likoud divergent complètement.
L'Arche : En renonçant aux territoires, pensez-vous que votre position sera mieux comprise des Arabes et des Américains ?
S. Pérès : Avant tout, si nous sommes prêts à renoncer à des territoires, c'est pour Israël, et je suppose que cela facilitera la poursuite de la négociation de paix. Un autre point de divergence qui nous sépare du Likoud est celui des implantations, car nous estimons, nous, que ces implantations ne doivent répondre qu'à des impératifs de sécurité. Il n'y a pas entre les Arabes et nous d'affrontement religieux mais seulement une opposition entre deux peuples, le peuple arabe et le peuple juif, qui tous deux ont des droits sur ce pays. Il ne faut pas oublier que les Juifs n'ont qu'un seul État et les Arabes en ont vingt-deux. Comme nous ne voulons pas que les Arabes détruisent le seul État juif qui existe, nous n'accepterons pas non plus que cet État juif se suicide en commettant des actes incompatibles avec ses intérêts. Je répète que notre attitude n'est pas commandée par notre souci de plaire aux uns et aux autres. Nous avons été attaqués et notre droit élémentaire est d'assurer notre défense. Les Américains, par exemple, ont accepté que nous maintenions notre armée le long du Jourdain et je ne sache pas que les Américains ni même les Égyptiens nous aient jamais demandé de démanteler les établissements que nous avons créés.
L'Arche : On a toujours dit que vous étiez à la tête d'une opposition loyale. Or, depuis quelques jours, à la suite de l'annonce de votre rencontre avec Carter notamment, on vous juge moins loyal...
S. Pérès : C'est un non-sens. Il n'y a pas un leader d'opposition de l'étranger qui vienne en Israël sans être reçu par Bégin et, lorsque Bégin était dans l'opposition, il n'a jamais manqué de se rendre auprès des dirigeants étrangers qui voulaient le recevoir.
Israël et la diaspora
L'Arche : Shimon Pérès, quelle devrait être, à votre avis, l'attitude de la diaspora envers Israël ? Cette diaspora doit-elle s'engager aux côtés d'Israël et sous quelle forme cet engagement doit-il s'exprimer ?
S. Pérès : Selon les termes de la charte de l'Indépendance, l'État d'Israël appartient à tout le peuple juif et aux citoyens qui vivent en Israël. Nous voyons dans les Juifs de la diaspora des partenaires pour la construction d'Eretz-Israël, et j'estime qu'il y a lieu de se féliciter de cette collaboration, qui doit aller en s'élargissant. Nous avons besoin des Juifs de l'extérieur comme eux ont besoin de nous. Il n'y a pas de sens à la vie juive sans Israël, comme il ne peut pas y avoir de sens à la vie israélienne si Israël ne se préoccupait pas du judaïsme mondial.
L'Arche : Le judaïsme français éprouve un très grand malaise devant l'attitude prise par le gouvernement français sur le conflit israélo-arabe. Quelle devrait être, à votre avis, la réaction des Juifs de France ?
S. Pérès : Je crois qu'ils ont raison de s'inquiéter de la politique actuelle du gouvernement français. J'éprouve une profonde admiration devant l'attitude courageuse des Juifs de France, qui n'ont pas caché leur solidarité envers Israël, et je crois qu'ils doivent continuer à proclamer cette solidarité.
ANDRÉ SCEMAMA

Implantation sauvage d'Ofra en Cisjordanie (© F. Lochon / Gamma)

