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Article - Akadem

Scholem, Benjamin : une amitié messianique

Par Avishag Zafrani | 25 juin 2026

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Les Belles Lettres ont republié un livre de Gershom Scholem, consacré au philosophe et critique littéraire Walter Benjamin, Walter Benjamin, histoire d’une amitié. L’occasion pour nous de relire un texte important, et d’ouvrir les portes d’un monde en partie disparu, et qui n’a certainement pas livré toutes les clés de son ambition intellectuelle, métaphysique, tant pour la philosophie que pour le judaïsme, et sans doute aussi pour la condition juive elle-même, toujours à nouveau confrontée à des choix de destinée similaires, à cause de la permanence de l’adversité - pour dire le moins.  Du dessin des liens et désaccords de Scholem et Benjamin émergent des archétypes de l’intellectualité juive.
Ainsi, l’amitié avec Walter Benjamin, telle que racontée par Scholem dévoile tout d’abord les termes d’affinités électives. Les deux penseurs se rencontrent en 1915, Scholem a 17 ans, Benjamin, 23.  Ils se rejoignent sur une attitude, un positionnement critique, ce que Scholem nommera notamment leur nihilisme politique à partir duquel ils chercheront une issue, dans le sionisme, ou le socialisme. Issus tous deux de la bourgeoisie allemande assimilée, ils ne se retrouvent pas dans l’héritage familial. Leur amitié, et leurs échanges épistolaires cités régulièrement par Scholem, permettent de saisir une atmosphère morale particulière, au sein de laquelle on cherche intensément de nouveaux commencements politiques et spirituels. L’atmosphère morale est aussi façonnée par une constellation d’auteurs qui gravitent autour de cette amitié. On retrouve ainsi des considérations sur Martin Buber, le philosophe Ernst Bloch, des mentions très fréquentes de l’écrivain Agnon, la rencontre avec le rabbin Judah Leon Magnes, qui fit une forte impression sur Benjamin et qui l’orienta un temps vers la décision d’une vie en Palestine.
La lecture du récit de Scholem nous permet d’accéder aux profondeurs d’une vie intellectuelle passionnée qui cependant d’une certaine manière affectait particulièrement Walter Benjamin, dont on connait la fin dramatique. Il se suicidera à Port-Bou en 1940, la vieille de ce qui devait permettre un départ de France salvateur. Non sans avoir tout au long de sa vie montré ponctuellement les signes d’une volonté de mettre fin à ses jours. La mélancolie de Benjamin est présentée sous l’aspect d’une dualité irrésolue par Scholem, dont lui-même était protégé, dit-il, s’étant enraciné dans la recherche stable de l’essence du judaïsme.
La figure de Benjamin est à plusieurs égards mystérieuse, des raisonnements inachevés ont permis de nombreuses projections et appropriations politiques fautives de sa pensée, notamment par une gauche révolutionnaire qui puise à son messianisme pourtant complexe, voire contradictoire. Sa hauteur de vue, ses études sur le langage, ses recherches simultanément littéraires et théologiques, ses chroniques, donnent la mesure de la liberté de son génie, qui cherchera cependant à s’incarner dans une pratique plus effective, politique. Dans cette mesure le communisme exercera un attrait fondamental – tandis que Scholem y voyait une adhésion forcée, antithétique avec son intérêt pour la mystique juive notamment. Il n’est pas le premier, écrit-il, à souffrir d’une confusion entre le religieux et le politique. Cette souffrance, et cette tension, Benjamin semble les reconnaître lui-même dans une réponse à Scholem, lorsqu’il admet qu’en réalité sa pensée pourra être perçue comme contre-révolutionnaire par les bolchéviks. Il se compare à un naufragé. Mais il ne peut faire autrement, car il faut bien une méthode pour se démarquer de la bourgeoise dit-il, et prendre part à la lutte. Tandis que Scholem insiste : « reconnais ton génie propre ». 
Quel était le génie propre de Walter Benjamin, tel que Scholem voulait nous le présenter ? Le récit de cette amitié avait également cette vocation. Sans doute, il appartient à chacun de le caractériser en fonction de la réception qu’il fait des textes de Benjamin. Mais Scholem semble nous montrer un renoncement à l’approfondissement des études juives chez Walter Benjamin, qui selon son intuition correspondait plus à ses dispositions psychologiques et mystiques. Il est vrai qu’il recherchait une expérience singulière de l’existence, ainsi que les conditions d’approfondissement de la perception du monde, comme son goût pour le romantisme, son attachement à Baudelaire, à Proust, et sa lecture des surréalistes en témoigne. Mais il a aussi toujours remis son apprentissage de l’hébreu, qui pourtant, selon lui, devait lui donner des clés pour ses recherches sur le langage. En outre, son étude de Kafka, qui lui tendait peut-être un miroir, est central pour comprendre son lien mélancolique au judaïsme. L’écrivain praguois incarnait à ses yeux la possibilité d’une écriture haggadique contemporaine, chargée de paraboles capables de saisir le sens symbolique de l’histoire. Il était pessimiste mais non tragique, dit-il. Et Scholem ajoutait de son côté que chez Kafka il est question d’un univers où la rédemption ne peut être anticipée.
De sorte que les études juives de Benjamin, et toujours selon Scholem, auraient dû l’orienter vers une sortie d’un parti révolutionnaire, ou qui perçoit l’histoire sous l’angle d’une révolution à accoucher. Scholem cite une confession de Benjamin : « Le jour où j’aurai ma philosophie, ce sera d’une certaine façon une philosophie du judaïsme ». Aussi n’est-il pas surprenant qu’à l’anticipation d’un genre messianique susceptible de jeter un sort à l’avenir, Benjamin se tourne vers le souvenir. La vraie mesure de la vie, écrit-il dans une réponse critique à Brecht, est le souvenir. Le regard tourné vers l’arrière, le souvenir parcourt l’existence à la vitesse de l’éclair (…) Ceux pour qui, à l’instar des anciens, la vie s’est transformée en écriture, ne liront cette écriture qu’en arrière. C’est seulement ainsi qu’ils se rencontreront eux-mêmes (…).
La lecture rétrospective de son amitié avec Benjamin que Scholem propose nous permet de mieux comprendre les alternatives de Walter Benjamin - qu’il semblait éprouver douloureusement – et en particulier d’entendre différemment les silences de sa pensée, et les horizons qu’elle promettait si elle n’avait été suspendue par une mort prématurée.  
Avishag Zafrani
Avishag Zafrani
philosophe
Avishag Zafrani est chercheuse en philosophie, enseignante, et journaliste. 
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