
Quand la scène dissout la Shoah au profit du tract idéologique
Par Philippe Zaouati | 23 avril 2026
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Il est des pièces dont on sort grandi, interrogé, bouleversé par la violence ou la grâce de la tragédie. Et puis, il y a celles que l'on fuit à l'entracte, poussé par un mélange irrépressible de colère et de nausée intellectuelle. C’est exactement ce qui m’est arrivé récemment au Théâtre Gérard Philipe (TGP) de Saint-Denis, devant la représentation de *Kaddish, la femme chauve en peignoir rouge*, mise en scène par Margaux Eskenazi. J’y étais allé chercher la langue, l'exigence et la profondeur vertigineuse du Prix Nobel de littérature Imre Kertész ; j’y ai trouvé une consternante instrumentalisation de son œuvre, sacrifiée sur l'autel d'un militantisme contemporain qui ne s'embarrasse d'aucune décence.
Partir à l'entracte n'est jamais un acte anodin pour un amoureux du théâtre. C'est le constat d'une rupture de confiance entre la salle et la scène. Mais face à ce que j'ai vu, rester aurait signifié cautionner un détournement historique et moral que je juge, à bien des égards, intolérable.
Dès les premières minutes du spectacle, le ton est donné, et le malaise s'installe. Dans un prologue qui emprunte les codes éculés du théâtre prétendument interactif, un acteur s'avance vers le public, brise le quatrième mur et nous interpelle : *« Y a-t-il des arabophones dans la salle ? Des Juifs ? Des Israéliens ? N’ayez pas peur… »* On pourrait longuement disserter sur la pertinence esthétique et éthique de ce fichage identitaire à la volée dans une salle de spectacle. Mais le plus vertigineux, le plus glaçant dans cette introduction qui se veut bienveillante, réside dans son immense angle mort. L'acteur a posé toutes les questions nécessaires pour flatter l'air du temps et installer le débat géopolitique du moment, mais il a consciencieusement oublié la seule interrogation qui, face à une adaptation de Kertész, eût été légitime et digne : *« Y a-t-il des gens qui ont perdu une partie de leur famille dans l’Holocauste dans la salle ? »* J’aurais répondu oui.
Et peut-être alors le comédien – ou la metteuse en scène – aurait-il saisi l'épaisseur du malaise qui s'emparait de moi et d'autres spectateurs. Omettre cette question face à l'œuvre d'un survivant des camps d'Auschwitz et de Buchenwald témoigne d'un aveuglement tragique. C'est le premier signe d'un relativisme historique qui va traverser toute la pièce : on filtre l'identité juive et la mémoire de la destruction à travers le prisme exclusif du conflit israélo-palestinien actuel. Utiliser ce mal absolu qu'a été la Shoah pour l'asservir à des fins de rhétorique politique immédiate est une dérive irresponsable.
On ne peut pas analyser ce spectacle en faisant l'économie de son contexte de représentation. Nous sommes au TGP, un Centre Dramatique National prestigieux, largement subventionné par l'argent public, implanté en plein cœur de Saint-Denis. Une ville populaire, traversée par des fractures sociales et identitaires profondes, où, il y a peu de temps encore, des militants scandaient *« On est tous des enfants de Gaza »* au soir d'une victoire électorale de La France Insoumise.
Dans un tel environnement, on pourrait espérer que le théâtre public joue son rôle d'agora universelle, de lieu de frottement et d'élévation. Il n'en est rien. Le décalage à l'intérieur de la salle est cruel, presque obscène : les spectateurs ne ressemblent en rien à la population locale mélangée de la Seine-Saint-Denis. Le public n'est qu'une caricature parfaite de cette bourgeoisie culturelle et des "bobos" du nord-est parisien, venus franchir courageusement le périphérique pour s'offrir le frisson d'un radicalisme de confort.
Ce décalage démographique transforme la salle de théâtre en une gigantesque chambre d'écho. Le propos politique de la scène ne s'adresse pas aux habitants du quartier pour créer du dialogue civique ; il vient simplement flatter les certitudes idéologiques d'un public déjà acquis à la cause. C'est l'illustration morbide d'un théâtre public qui, se croyant subversif, ne fait que conforter un entre-soi terriblement homogène.
Le projet affiché de *Kaddish, la femme chauve en peignoir rouge* était de mêler les textes de Kertész à du théâtre documentaire, de faire résonner le passé avec les "fractures de notre époque". Mais ce parti pris esthétique cache en réalité une véritable captation d'héritage intellectuel.
Imre Kertész a consacré sa vie et son œuvre à forger une langue capable de dire l'indicible des camps et d'analyser l'écrasement de l'individu par les machines totalitaires. Son écriture est d'une exigence absolue, farouchement opposée aux idéologies prêtes-à-consommer. Faire parler son spectre, convoquer sa mémoire pour lui faire endosser un discours qu'il aurait vraisemblablement abhorré de son vivant, relève de l'escroquerie intellectuelle. Comme l'a si bien noté une critique lucide parue dans la revue *L'Autre Scène*, la mise en scène transforme Kertész en un vulgaire "dibbouk décolonial".
On instrumentalise la singularité de sa souffrance pour en faire la caution morale d'un réquisitoire contemporain. Ce n'est plus une réflexion sur la mémoire, c'est un vampirisme idéologique qui trahit l'essence même du message de l'auteur d'être *Sans destin*.
Le moment de bascule, celui qui a rendu ma présence dans la salle physiquement impossible, est survenu juste avant l'entracte. Un acteur d'origine israélienne entame un long monologue où il explique le plus posément du monde que ce que fait actuellement l'État d'Israël est un « génocide ».
Certes, on m'opposera les ruses habituelles de la dramaturgie contemporaine : ce n'est qu'un personnage, c'est de la polyphonie, c'est la libre parole d'un acteur issue d'une improvisation, la mise en scène prend de la distance… Fumisterie. Quelle complaisance démagogique ! Quel danger immense et irresponsable de jeter ainsi de l’huile sur le feu dans un climat sociétal déjà incandescent.
Le théâtre cherche souvent la collision avec l'actualité, mais faire prononcer le mot "génocide" par un soldat israélien au cœur d'une pièce qui a pour matériau premier la destruction des Juifs d'Europe est un choix politique d'une violence inouïe. La metteuse en scène affirme vouloir dépasser le discours du « c'est compliqué », mais en agissant ainsi, elle écrase toute la complexité géopolitique, historique et morale sous des raccourcis ravageurs. Elle impose une posture militante unilatérale, privant le spectateur de son libre arbitre et de son intelligence.
Entendons-nous bien : je ne dénie pas au théâtre le droit d'être politique. De la tragédie grecque à Bertolt Brecht, la scène a toujours été le lieu de la cité. Il est parfaitement légitime d’avoir des opinions politiques tranchées, et il est tout aussi légitime d'utiliser l’art pour les développer, les tordre, les confronter au réel.
Mais l'art véritable conserve toujours une part de mystère, d'ambiguïté, de poésie et d'universalité. Lorsque la scène devient un simple tract, lorsqu'elle n'est plus qu'un prétexte pour asséner un prêt-à-penser militant, alors on perd l’art. Le théâtre disparaît au profit du prêche. Dans cette adaptation de *Kaddish*, l'art est purement et simplement dissous dans la démonstration idéologique. Paraît-il que la deuxième moitié du spectacle, après l'entracte, s'apaise pour devenir plus poétique et moins radicale. Grand bien leur fasse. Mais quand la confiance est rompue, la poésie qui survient après la propagande a le goût de l'hypocrisie. J'étais déjà parti.
En quittant ce théâtre, une réflexion m'a frappé, obsédante, comme une conclusion inévitable face à ce naufrage.
L'identité juive est éminemment plurielle, et c'est ce qui fait sa richesse depuis des millénaires. Le judaïsme est le lieu du débat et de la contradiction permanente. On peut être Juif et se revendiquer décolonial. L'Histoire a connu des Juifs sionistes et des Juifs farouchement antisionistes, des bundistes et des assimilés, des marxistes fervents et des capitalistes convaincus, des communards sur les barricades et des versaillais. Cette pluralité est notre honneur.
Mais on ne peut pas être Juif et dissoudre la Shoah dans le relativisme ambiant. Utiliser la destruction des Juifs d'Europe comme une simple métaphore flottante, comme une arme rhétorique retournée pour juger un conflit contemporain, c'est profaner la seule chose qui devrait nous être sacrée : le respect des nôtres, réduits en cendres. Ça, ce n’est plus être Juif. Définitivement.
C'est cette profanation que je n'ai pas pu cautionner en restant assis dans la pénombre du Théâtre Gérard Philipe. Imre Kertész a survécu à l'horreur pour nous léguer une langue implacable de vérité. S'en servir aujourd'hui pour faire la courte échelle à l'idéologie décoloniale n'est pas seulement une mauvaise pièce de théâtre. C'est une défaite de la pensée.
Philippe Zaouati
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