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Article - L'Arche

Lionel Jospin : un Esprit d'Ouverture

Par Lionel Jospin | 30 août 1985

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Lionel Jospin, ancien Premier ministre et figure majeure du socialisme français, nous a quittés à l’âge de 88 ans.

En 1985, au retour d’un voyage en Israël, il décrivait un pays « moins sûr de lui-même, mais plus prêt à des évolutions », déjà confronté à la montée des extrémismes.

Sensible à l’histoire des Juifs et à la nécessité de l’État d’Israël, il alertait sur la progression du kahanisme et ces idéologies « simplistes » et « brutales ».

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Revue de L'Arche - Août-Septembre 1985
Lionel Jospin, premier secrétaire du Parti socialiste, à la tête d'une délégation officielle du P.S. a été l'invité du parti travailliste en Israël. Il répond aux questions de Roger Ascot et Danièle Kriegel.
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Lionel Jospin - La découverte de ce pays, de cette démocratie véritable... (Crédits : DR)
Pourquoi ce voyage ? Pourquoi cette première délégation officielle du Parti socialiste - du moins depuis 1981 - en Israël ?
Lionel Jospin - De nombreux voyages ont eu lieu entre la France et Israël et entre Israël et la France, les plus forts, les plus symboliques étant celui du président de la République française François Mitterrand en Israël, et celui du Premier ministre israélien Shimon Pérès en France. Par ailleurs l'on doit savoir que nous n'avons envoyé, depuis 1981, aucune délégation officielle socialiste dans aucun pays ; Israël est donc le premier pays dans lequel finalement un tel séjour s'effectue. Ceci posé, pourquoi un tel voyage ? Eh bien, au-delà des contacts qui se nouent entre responsables d'État, il était bon que les liens historiques d'amitié entre le parti socialiste français et les partis socialistes israéliens, le parti travailliste d'abord, mais aussi le Mapam, soient réaffirmés à l'occasion d'une visite officielle.
Quel est le bilan de ce voyage ?
L. J. - Nous n'avions pas à nous mieux connaître, ni à nous informer sur nos positions fondamentales, qu'il s'agisse de l'amitié avec Israël, du Proche-Orient ou d'autres questions de politique internationale. Nous avions plutôt à mieux comprendre soit les problèmes d'actualité, soit les évolutions qui se sont faites jour récemment en Israël. C'est donc sur ces points que nous avons centré nos questions et nos échanges de vue avec nos interlocuteurs israéliens.
Quel a été le moment fort de ce voyage, le plus émouvant ?
L. J. - Je crois qu'il y a eu plusieurs moments forts, d'un ordre différent. J'évoquerai le déjeuner et le débat avec Shimon Pérès au lendemain d'une nuit très difficile pour le Premier ministre israélien, au cours de laquelle il avait travaillé avec son cabinet sur des mesures qu'il pense nécessaires et qu'il sait difficiles à accepter non seulement par le peuple, mais aussi par les appuis traditionnels du Parti travailliste, par la Histadrouth, la grande centrale syndicale. J'évoquerai encore la visite à un camp d'intégration où nous avons pu discuter avec ceux qu'on appelle les Falashas, c'est-à-dire des Juifs éthiopiens. Ou encore cette cérémonie, où j'ai essayé d'exprimer ce que signifiait le fait de planter un arbre dans le lieu qui commémore et honore les 80 000 Juifs de France tombés sous les coups du nazisme ; sans oublier ces moments que nous avons passés, invités par les dirigeants travaillistes, à la Knesseth alors que les membres du gouvernement, le Premier ministre, la direction de la Histadrouth, celle du parti travailliste et les parlementaires débattaient avec véhémence, passion et en même temps fraternité du nouveau plan économique. Alors comment classer tout cela ? En fait il s'agit d'un ensemble d'images ou de moments qui, tous, ont leur signification.
C'était votre troisième séjour en Israël. Qu'avez-vous trouvé de changé ?
L. J. - Au cours de ce voyage de quatre jours, j'ai certes rencontré des dirigeants extrêmement représentatifs de leur peuple, j'ai eu la chance de discuter avec des intellectuels, des créateurs, toutefois je n'ai pu m'immerger dans la réalité sociale ou dans la vie de tous les jours et c'est pourquoi il m'est très difficile, malgré tout, de porter un jugement. Cependant, deux choses m'ont frappé : la première, c'est qu'il existe, me semble-t-il, plus qu'avant, une interrogation, et même une interrogation inquiète, sur l'avenir d'Israël, sur les valeurs fondamentales, valeurs de tolérance, de démocratie, de raison, valeurs de spiritualité et de conviction aussi, qui ont fondé le consensus israélien. On sent notamment la crainte, la peur de ce courant d'extrême-droite irrationnel, raciste, violent, qui se manifeste au sein de la population israélienne et qui semble mordre sur la jeunesse ; une sorte donc d'incertitude. Mais parallèlement, sur un certain nombre de questions - par exemple l'attitude à l'égard des Arabes citoyens israéliens et aussi des Arabes des territoires administrés, occupés par Israël, y compris dans l'approche de la question palestinienne - je dirai qu'il m'a semblé voir la fin d'un certain nombre de convictions catégoriques ou d'attitudes quelque peu dogmatiques, à savoir un certain esprit d'ouverture. En résumé j'ai vu cette fois un pays moins sûr de lui-même, mais peut-être aussi plus prêt à des évolutions.
Vous venez d'évoquer implicitement, du moins, le phénomène du kahanisme, un phénomène qui se développe dans un pays dont le Premier ministre est issu du creuset socialiste. En France où le parti au pouvoir est également d'obédience socialiste, on assiste là encore à l'émergence d'un mouvement extrémiste, xénophobe, voire raciste : comment expliquez-vous ce processus ?
L. J. - Il faut se méfier des parallélismes et cela dans la mesure où le mouvement kahaniste est antérieur à la venue de Shimon Pérès au pouvoir. Faut-il le préciser, il se trouve à la tête d'un gouvernement de coalition qui n'existe que depuis dix mois. C'est pourquoi je ne crois pas qu'on puisse, en Israël, lier les deux phénomènes. En revanche, je pense que nos sociétés sont des sociétés en crise ou plutôt qui connaissent la crise économique ; ce sont des sociétés qui maîtrisent moins bien le problème de la production de la richesse et de sa distribution ; des sociétés qui s'urbanisent rapidement et où par conséquent le tissu social traditionnel se déchire, et où de surcroît il existe des problèmes d'insécurité. Il existe un certain nombre d'éléments qui favorisent la montée de démagogues, d'hommes qui s'avancent avec des solutions simplistes, brutales et qui, pour un temps, peuvent séduire une partie de l'opinion. Certaines causes de ce phénomène sont identiques ; d'autres sont spécifiques à la société française et israélienne. Je crois que dans les deux cas - et nous en avons parlé entre socialistes israéliens et français - nous devons lutter pour freiner la montée de ces phénomènes et pour montrer que seules les sociétés démocratiques peuvent aborder de façon rationnelle les problèmes de la crise et les maîtriser.
En ce qui concerne la paix, l'approche de la paix, repartez-vous d'Israël plus confiant ?
L. J. - J'ai déjà évoqué la volonté d'ouverture et de dialogue qui, me semble-t-il, existe dans l'Israël de 1985 ; toutefois cela ne veut pas dire que cette volonté soit également partagée par tous. Shimon Pérès, selon moi, reste animé par la volonté de résoudre la question palestinienne, ou en tout cas d'avancer. Il semble conscient du fait que si des occasions doivent être saisies, elles doivent l'être dans les prochains mois. Tout cela ne signifiant pas qu'il soit forcément d'accord avec la démarche suggérée par le roi Hussein et par les Palestiniens. Mais je crois voir dans les propositions du souverain hachémite et dans celles faites à la Knesseth par Shimon Pérès des points de rapprochement. J'estime d'ailleurs que l'option jordano-palestinienne qui est très défendue depuis longtemps par Shimon Pérès et qui a pu paraître comme utopique et abstraite, peut être considérée aujourd'hui comme une approche relativement réaliste. Par ailleurs, durant mon séjour en Israël, j'ai eu des entretiens avec plusieurs personnalités palestiniennes - notamment Elias Fredj, le maire de Bethléem et des journalistes de Jérusalem - eh bien tous, en fait, ont voulu me convaincre de la volonté d'arriver à une solution politique qui est celle non seulement du roi Hussein, mais également de l'OLP d'Arafat. J'ajouterai naturellement que je sens dans le gouvernement israélien de coalition des approches très différentes sur cette question.
Et le rôle de la France au Proche-Orient ?
L. J. - La France n'a jamais entendu - particulièrement depuis que François Mitterrand est président de la République - se substituer aux protagonistes directs de ce qui est un drame historique. Il est un fait que c'est à eux que reviendra la responsabilité de régler ce problème, s'ils arrivent à dominer chacun leur tentation de rejet. Mais la France n'entend pas non plus se résigner, dans cette affaire, à un rôle passif ; elle l'a montré au Liban (en en payant parfois le prix) et elle est prête aussi à le montrer sur ce sujet, c'est-à-dire à donner son sentiment aux uns et aux autres. Il ne s'agit pas de donner son approbation explicite à tel ou tel plan, mais d'appuyer toutes les démarches qui vont dans le sens du dialogue et du rapprochement. Elle ne veut pas non plus exagérer sa capacité à intervenir dans les questions très complexes et où des pays plus puissants qu'elle, ont, bien souvent, dû borner leurs ambitions. Si la France peut jouer un rôle utile, à sa place, elle le fera. Dans cette perspective je crois qu'il était tout à fait souhaitable que la délégation jordano-palestinienne soit reçue à Paris.
Vous avez longuement rencontré Avital Chtcharansky à Jérusalem. Le P.S., par une lettre de Pierre Brana, secrétaire national aux droits de l'homme, vient de demander aux autorités soviétiques la libération de Roald Zelichonok, professeur d'hébreu arrêté récemment à Léningrad : cela signifie-t-il que la lutte pour les droits des juifs d'U.R.S.S. redevient une priorité au P.S. ?
L. J. - Le combat pour la liberté des juifs d'U.R.S.S., comme de tous les hommes victimes de l'arbitraire, à l'Est ou à l'Ouest, n'a jamais cessé d'être une priorité pour nous. En ce qui concerne le problème des juifs d'U.R.S.S., à tous les niveaux, en commençant par le président de la République, François Mitterrand, qui à Moscou même l'a évoqué, les socialistes ont été de tous temps en flèche dans une action légitime, nécessaire, qui ne s'est pas relâchée, même si malheureusement, les résultats n'ont pas toujours été à la mesure de la sincérité et du dynamisme des démarches entreprises.
Lionel Jospin qu'est ce qui vous attache, au fond, à Israël, au judaïsme ?
L. J. - Cela a commencé par des amitiés personnelles en France, à un moment où le problème d'Israël, que je suivais en tant que citoyen français, n'était pas encore au centre de mes préoccupations. Par la suite, quand je suis rentré au parti socialiste en 1971, après le congrès d'Epinay, et à partir du moment où j'ai eu des responsabilités au sein du secteur international, j'ai été amené à rencontrer un certain nombre de responsables israéliens, notamment au sein de l'Internationale socialiste. C'est alors que mes amitiés ont commencé à dépasser la sphère de la communauté juive française... Puis je suis venu en Israël et il y a eu la découverte de ce pays, de ce qu'il faisait, de la simplicité de ses dirigeants, du caractère divers de leurs débats, le fait qu'il vivait une démocratie véritable - même si j'ai trouvé parfois, en certaines occasions cette démocratie un peu agressive ou un peu brutale à l'égard de l'extérieur -. Dans tous les cas, la découverte d'Israël - y compris tout ce que représente cette sédimentation historique, cette culture, cette tentative de synthèse entre l'Occident et l'Orient - c'est tout cela qui m'a passionné et qui a créé pour moi une amitié autre que politique, une amitié personnelle et affective à l'égard de ce pays et de plusieurs de ses responsables.
En ce qui concerne mon lien avec le judaïsme, je ne saurai trop comment le définir. Je ne suis pas, personnellement, un esprit religieux. Bien qu'élevé enfant dans la religion protestante, je suis agnostique. Par conséquent je considère le judaïsme, en tant que religion, courant spirituel, comme une approche, une tentative de description du monde, de rapport au divin ou au spirituel certes digne d'intérêt, mais au même titre que d'autres religions et pas seulement les religions monothéistes. En conséquence mon rapport au judaïsme concerne ce que ce peuple a subi, porté et décidé de ne plus accepter. C'est un rapport avec un pays et une société ; c'est un rapport avec des femmes et des hommes décidés à ne plus jamais être les objets passifs de l'Histoire.
Propos recueillis par ROGER ASCOT et DANIELE KRIEGEL
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Lionel Jospin chez Shimon Pérès - Un premier ministre décidé à résoudre la question palestinienne. (Crédits : DR)

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