
Le vécu et la pensée, par Maurice-Ruben Hayoun
Par David Ohnona, Maurice-Ruben Hayoun | 02 juillet 2026
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Maurice-Ruben Hayoun vient de nous quitter à l'âge de 75 ans.
Philosophe, historien des idées et traducteur, il a consacré son œuvre à rendre accessibles les grandes sources de la pensée juive au public francophone.
En 1986, il expliquait dans L'Arche pourquoi il fallait « détruire le mythe de l'inaccessibilité du Talmud » et faire de son étude un savoir ouvert à tous.

Revue de L'Arche - Novembre 1986
M.-R. Hayoun répond aux questions de Daniel Ohnona, le demier Eisenberg-Wiesel, et « Les chemins de la Tora » de Raphaël Cohen

Maurice Ruben Hayoun : "Sans Talmud, pas de peuple juif"
Maurice-Ruben Hayoun, vous venez de publier une adaptation en langue française de l'« Introduction au Talmud et au Midrash » de H.-L. Strack et G. Stemberger. Pourquoi cet ouvrage et à qui s'adresse-t-il ?
Maurice-Ruben Hayoun : Les lecteurs francophones n'ont jamais, jusqu'ici, pu disposer d'un Talmud en langue française, ce qui correspondait pourtant à un desideratum majeur pour les spécialistes du Talmud et des religions comparées. C'est pourquoi j'ai complètement refondu cette version allemande du Talmud pour l'édition que nous présentons. Il faut détruire le mythe de l'inaccessibilité du Talmud. Le Talmud est, en réalité, un océan et cette introduction une bouée de sauvetage pour l'apprenti talmudiste ou pour celui qui voudrait comprendre quel était ce réceptacle multiséculaire du vécu et de la pensée juive. L'ouvrage s'adresse à tous ceux qui désirent renforcer leurs connaissances en matière talmudique sans pour autant en être des spécialistes. C'est un merveilleux instrument grâce aux index figurant en fin de texte qui permettent, désormais, de situer les grands maîtres de l'époque. On apprendra ainsi que Rabbi Aqiba était un Tanna de la seconde génération, Abbayé un Amora babylonien de la quatrième. En conclusion, je dirai que le Talmud est une formidable somme d'informations, réunies, ici, dans un ouvrage qui demeure maniable.
Une somme de lois et de règles de vie, certes, mais élaborées il y a plusieurs siècles. Quelle actualité le Talmud conserve-t-il aujourd'hui pour le juif de la société moderne ?
M.-R.H. : Le Talmud, c'est la charte du peuple juif aujourd'hui. Sans Talmud, pas de peuple juif. Dans une sorte de paradoxe, il n'aurait jamais dû être écrit mais rester oral. Le peuple juif avait dû le consigner pour conserver sa mémoire. En l'oubliant, il perdrait sa mémoire. Pour le peuple juif, en Israël ou en diaspora, le Talmud est un miroir où se reflète le passé, mais plus encore une solide indication pour l'avenir. Plus que jamais, il faut établir un équilibre entre la puissance et la sagesse : retrouver la sagesse de nos pères dans l'un de nos textes fondateurs. Le Talmud nous prémunit contre les fléaux qui affectent l'homme moderne : la course aux biens matériels, une sexualité qui prend la place de l'amour, le déséquilibre. Prenons un exemple : le Talmud prêche l'amour du prochain. En ces temps troubles, c'est l'amour de l'immigré, de l'« autre » dans sa différence. Le Talmud mentionne que Dieu a créé un seul homme — Adam — alors qu'il aurait pu en créer plusieurs. Réponse : c'est pour montrer que tous les hommes se valent et éviter qu'untel ne se dise descendant d'Adam 1, untel autre d'Adam 2, etc. Hillel disait : « Ce qui est détestable pour toi, ne le fais pas à autrui » (Chabbat 31a). Le Talmud possède une formidable dimension éthique et morale. (Il n'est pas seulement une compilation juridico-légale, comme le prétendent certains.) Hillel ne précise pas « l'homme juif » mais l'homme en général — « autrui ». C'est ici que transparaît l'universalité de la loi juive.
Mais si le Talmud recèle de tels trésors, comment expliquer le masque rebutant dont on semble l'affubler ?
M.-R.H. : C'est que l'enseignement du Talmud a toujours été dispensé de manière archaïque et son contenu défiguré. Le Talmud en lui-même recueille des dits sur plusieurs siècles et émanant de centaines de rabbins. D'ailleurs, l'expression « le Talmud dit » est impropre. Le Talmud n'est pas dogmatique bien que la halakha soit contraignante.
Isaac Bashevis Singer, dont nous reproduisons dans ce numéro des extraits de ses « Conversations » avec Richard Burgin, explique que s'il n'est pas devenu rabbin — avenir auquel il était promis — c'est que « chaque loi dans la Bible devient 18 lois dans la Michna et 70 dans la Guemara ».
M.-R.H. : La Tora a été donnée il y a déjà bien longtemps. Elle est un document théorique sans cesse réactualisé, et c'est ce qui en fait un texte vivant. Singer a raison de stigmatiser le sérieux judaïque, mais la prolifération des lois rabbiniques s'explique, ou plutôt reflète, la complexité de l'existence. Pour l'homme moderne, c'est réducteur, voire paralysant, mais être juif n'a jamais été une tâche aisée.
L'étude du Talmud présuppose-t-elle la pratique absolue des mitsvot ou est-elle compatible avec une certaine liberté personnelle ?
M.-R.H. : Nous autres, juifs, avons une culture certes indissociable de notre religion, mais ceci ne doit pas permettre à la religion d'étouffer la culture. Pour ma part, j'ai une conception juive de ma culture, et même de mes travaux universitaires. Mais cette conception dépasse le cadre strictement religieux ; elle ne l'exclut pas, elle l'élargit. L'âme juive ne doit pas être étouffée par la halakha, il y a aussi la aggada : nous avons, d'un côté, la règle normative à suivre, de l'autre l'imaginaire, les facultés de l'âme. Il y a place à l'interprétation personnelle. C'est d'ailleurs là le statut du minhag.
Propos recueillis par Daniel Ohnona
