La rumeur d'Orléans, d'Edgar Morin
014 août 1969
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Edgar Morin s'est éteint le 29 mai dernier, à 104 ans. Dans les dernières décennies de sa vie, ses positions très critiques à l'égard d'Israël avaient nourri de vives polémiques et l'avaient durablement coupé d'une large part du monde juif. Mais le Morin des années 1970 était d'une tout autre étoffe. La preuve par La rumeur d'Orléans : cette enquête, publiée au Seuil en 1969 au lendemain de l'affaire de mai, où la rumeur d'un réseau de traite des blanches tenu par des commerçants juifs avait enflammé la ville, fut commandée et financée par le Fonds Social Juif Unifié. C'est L'Arche qui en publia alors les bonnes feuilles, en primeur et en exclusivité. À l'heure où la France lui rend un hommage national, nous rouvrons ces pages où un grand intellectuel mettait sa rigueur au service de la lutte contre l'antisémitisme.

On se souvient du coup de folie qui s'est emparé d'Orléans en juin dernier. Il avait déconcerté les journalistes et les observateurs attentifs à ce qui se déroulait. Tout paraissait obscur dans cette affaire, inexplicable. L'antisémitisme qui avait déferlé dans la ville n'entrait dans aucun schéma convenu. Il avait un masque insolite et l'on flairait l'émergence d'une mythologie inédite, l'enfantement de monstres inconnus et flous. Que s'est-il réellement passé à Orléans ? Pour le savoir, il fallait une enquête scientifique, un véritable coup de sonde dans les zones obscures de la cité où s'est élaborée la rumeur. Sur l'initiative du Fonds Social Juif Unifié qui en a assumé le financement, Edgar Morin, accompagné de son équipe, a mené l'enquête à chaud et selon des méthodes adaptées au terrain. Il en a rapporté une passionnante étude qui éclaire ce phénomène nébuleux et sourdement menaçant. Elle paraîtra au Seuil le mois prochain sous le titre : « La rumeur d'Orléans ». Nous en reproduisons ci-dessous en primeur le premier chapitre ainsi que de larges extraits du second.
SUPPLÉMENT LECTURE DE « L'ARCHE »
LA RUMEUR D'ORLÉANS
Edgar Morin
Edgar Morin s'est éteint le 29 mai dernier, à 104 ans. Dans les dernières décennies de sa vie, ses positions très critiques à l'égard d'Israël avaient nourri de vives polémiques. Mais le Morin des années 1970 était d'une tout autre étoffe. La preuve par La rumeur d'Orléans : cette enquête, publiée au Seuil en 1969 au lendemain de l'affaire de mai — où la rumeur d'un réseau de traite des blanches tenu par des commerçants juifs avait enflammé la ville —, fut commandée et financée par le Fonds Social Juif Unifié. C'est L'Arche qui en publia alors les bonnes feuilles, en primeur et en exclusivité. À l'heure où la France lui rend un hommage national, nous rouvrons ces pages où un grand intellectuel mettait sa rigueur au service de la lutte contre l'antisémitisme.
HISTOIRE D'UNE RUMEUR
En mai 69 naît, se répand et se déploie à Orléans le bruit qu'un, puis deux, puis six magasins féminins du centre de la ville organisent la traite des blanches. Les jeunes filles sont droguées par piqûres dans les salons d'essayage, puis déposées dans les caves, d'où elles sont évacuées la nuit vers des lieux de prostitution exotique. Les magasins incriminés sont tenus par des commerçants juifs.
Il s'agit là d'une rumeur à l'état pur : pure à double titre : a) il n'y a aucune disparition dans la ville, et plus largement aucun fait qui puisse servir de point de départ ou d'appui à la rumeur ; b) l'information circule toujours de bouche à oreille, en dehors de la presse, de l'affiche, même du tract ou du graffiti.
Une rapide prospection nous révèle que ni le thème salon d'essayage – traite des blanches, ni la mise en cause de commerçants juifs ne sont originaires d'Orléans.
Le salon d'essayage, antichambre du mystère
On trouve le thème du salon d'essayage piégé, antichambre clandestin du mystère et du danger, dans les basses eaux de la culture de masse, d'une part dans l'univers de la fiction à bon marché, d'autre part dans le journalisme à sensation.
Dans la première catégorie, citons Un couvent dans le vent par Maz (collection Mystère-Espionnage, Presses de la Cité, 4ᵉ trimestre 1968) qui narre une des aventures de Shéhérazade, superbe rousse et agent secret britannique : d'innocentes clientes subissent l'action d'un gaz hypnotique dans le salon d'essayage de la boutique Véronique à Piccadilly ; un mur coulissant s'ouvre sur un laboratoire secret où on les dépouille à la fois de leurs sous-vêtements, de leur conscience et de leur identité.
Dans la seconde catégorie, il semble qu'il y ait à la source des informations de presse sur une ou plusieurs affaires de trafiquants démasqués qui auraient fourni les modèles de scénarios imaginaires, dont celui d'Orléans. Nous n'avons pas eu le loisir d'effectuer une enquête rétrospective dans ce sens, mais comme nous discutions de notre recherche avec notre amie Annette Roger, celle-ci évoqua un souvenir. Emprisonnée à la prison des femmes de Marseille en 1959 pour soutien au F.L.N. algérien, elle y avait connu une détenue qui avait été arrêtée pour complicité dans une affaire de traite des blanches à la suite de la découverte d'un trafic de femmes. Une jeune fille avait été droguée pendant qu'elle essayait un corset dans la boutique de deux vieilles commerçantes de la rue Saint-Ferréol. Son fiancé, qui s'impatientait au dehors, était entré, et devant le trouble des commerçantes, avait vérifié l'arrière-boutique où il avait trouvé la jeune fille sans connaissance. Le milieu des trafiquants marseillais utilisait la boutique des corsetières, quand, pressé par la demande, il ne réussissait pas à recruter par les moyens de séduction normaux la totalité du contingent de femmes à exporter.
L'affaire dut faire quelque bruit en 1958. Serait-ce là l'événement originaire de toute une prolifération mythologico-informative ? De toutes façons, on voit le même thème réapparaître, situé et daté autrement, avec quelques modifications toujours secondaires, dans une littérature apparemment documentaire, mais très inégalement authentifiée. Ainsi paraît en traduction française, au début de 1969, l'ouvrage du journaliste anglais Stephen Barlay, l'Esclavage sexuel (Albin Michel), vaste compilation de faits divers et d'informations érotico-sexuelles dont celle-ci (p. 118-119) : « Tout aussi typique est le rapt qui eut lieu tout récemment à Grenoble. Un industriel conduisit en voiture sa jeune femme dans une élégante boutique de confection de la ville. Il attendit une demi-heure, trois quarts d'heure, puis s'impatienta. Il alla s'enquérir de sa femme. Nous ne l'avons jamais vue, lui répondit-on. Comme notre industriel était absolument certain d'avoir vu sa femme pénétrer dans ce magasin, il fut pris de soupçons, mais n'en laissa rien voir. Il présenta des excuses, remonta en voiture, et se rendit au commissariat de police le plus proche. Les inspecteurs, qui avaient certaines raisons de suspecter ce magasin, cernaient bientôt l'immeuble, et commençaient à perquisitionner. Ils devaient retrouver dans l'arrière-boutique la jeune femme plongée dans un profond sommeil. Sur son bras droit les policiers découvrirent la trace d'une piqûre ! elle avait été droguée. »
Le magazine Noir et Blanc, dans son numéro du 6-14 mai 1969, reproduit ce texte purement et simplement, sans en indiquer la source, et le « tout récemment » suggère l'information de très fraîche date. L'article, intitulé « Les pièges des trafiquants », est illustré de photographies qui dans un autre contexte seraient purement érotiques. C'est ce texte qui, selon la police, aurait fourni le modèle à la rumeur qui va couver dans la semaine de la parution du magazine, aux environs du 10 mai.
Plainte au Mans pour propos calomnieux et diffamatoires
La rumeur d'Orléans n'est pourtant pas pour autant la première rumeur de ce type. Dès 1959, et surtout dans les années récentes, selon l'officier de police chargé de l'affaire à Orléans et selon les organisations antiracistes, des rumeurs visant des magasins locaux et construites exactement sur le même scénario ont surgi à Paris (magasin Hit Parade de la rue Caumartin, boutique féminine du boulevard Saint-Michel), Toulouse, Tours, Limoges, Douai, Rouen, Le Mans, Lille, Valenciennes, et au moment même de l'affaire d'Orléans, Poitiers et Châtellerault. Au Mans, en 1968, la Chambre syndicale du vêtement de la Sarthe porte plainte « émue des propos calomnieux et diffamatoires concernant la disparition de femmes et de jeunes filles, et même de traite des blanches qui se seraient soi-disant produites dans différents magasins du commerce local ». L'information est reproduite dans la presse locale.
À l'exception du Mans, aucune de ces mini-rumeurs, transmise de bouche à oreille, n'avait jusqu'alors émergé au niveau de l'information de presse. Aucune investigation journalistique, sociologique ou policière n'avait été menée sur ces rumeurs. Tout au plus la police, dans les cas qu'elle a recensés, a dû effectuer de rapides enquêtes sur les magasins eux-mêmes, pour vérifier une piste de trafic de femmes. On peut donc supposer que les rumeurs connues ne constituent que la mince couche émergée d'un mythe qui n'est ni local, ni isolé, ni accidentel, ni même strictement provincial, mais d'extension très largement urbaine et plongeant à d'assez grandes profondeurs dans l'inconscient d'une partie du corps social.
Si les rumeurs locales et les pseudo-informations des mass-media se ramènent toutes exactement au même modèle — disparition de jeunes filles ou jeunes femmes dans les salons d'essayage de magasins dans le vent, piqûre hypnotique et traite des blanches — le thème du Juif est totalement absent dans les mass-media, il n'émerge peut-être pas nécessairement à Paris (nous disons peut-être vu l'extrême pauvreté de notre information), alors que toutes les rumeurs provinciales concernent des commerçants juifs.
Canular, auto-suggestion ou provocation antisémite ?
Ainsi tout se passe comme si nous avions affaire à un mythe à deux étages ; le premier est commun aux mass-media et aux rumeurs, bien que les pseudo-informations des mass-media (comme l'article de Noir et Blanc) et les pseudo-phénomènes dont font état les rumeurs ne coïncident jamais dans le temps et l'espace : l'information des mass-media se situe ailleurs et auparavant ; l'information de la rumeur se situe hic et nunc, ici et maintenant. Mais il y a sans doute une dialectique souterraine entre l'une et l'autre série, que nourrit le même mythe.
Le second étage du mythe est spécifique aux rumeurs ; c'est un thème virtuellement antisémite s'il ne fait qu'associer un ou des Juifs à une activité méprisable — la traite des blanches —, manifestement antisémite s'il conduit à des réactions ou jugements globalement défavorables aux Juifs.
La parution de l'article de Noir et Blanc est tout à fait insuffisante pour rendre compte de la naissance de la rumeur d'Orléans : on ne comprendrait pas dès lors pourquoi cet hebdomadaire, diffusé dans toute la France, n'a pas suscité au même moment des rumeurs du même type dans d'autres villes. On ne peut certes exclure qu'il ait déclenché de multiples fantasmes, voire même des débuts de rumeurs qui se seraient éteintes avant même d'émerger à la surface sociale. Mais même cela nous indiquerait déjà que le problème important à Orléans n'est pas celui de la source fantasmatique ; c'est celui du développement même de la rumeur. On peut tout au plus penser que l'article de Noir et Blanc est un élément catalyseur, qui a trouvé des conditions favorables à Orléans en mai 1969. La première de ces conditions serait un autre événement catalyseur de nature spécifiquement orléanaise.
Ce second événement catalyseur pourrait être l'ouverture, le 10 mai, au centre de la ville, rue Royale, dans une boutique d'un rayon « Aux Oubliettes », destiné aux vêtements de confection pour jeunes filles et jeunes femmes. Cassegrain, gros commerçant et notable de la ville, lance ce magasin pour lutter contre la concurrence de Dorphée ou Sheila, où des commerçants juifs dynamiques tendent à accaparer la clientèle jeune. Les salons d'essayage sont dans la cave, où l'on a voulu créer un décor mystérieux et piquant qui évoque les oubliettes médiévales.
Ainsi, Noir et Blanc fournit le scénario, et les Oubliettes plantent le décor dans la ville même. Les deux événements simultanés appellent les mêmes fantasmes, encourageant la même mythologie. Ils deviennent catalyseurs l'un par l'autre, se surdéterminant, s'énergétisant l'un l'autre. Mais cela ne suffit pas encore pour expliquer un processus enzymatique extrêmement actif, qui substitue Orléans à Grenoble, et surtout Dorphée aux Oubliettes. Car le mythe, stimulé par les Oubliettes, refuse de s'y engouffrer, s'arrache de lui-même à ce lieu prédestiné mais dont le propriétaire symbolise la bourgeoisie traditionnelle d'Orléans, et va se précipiter, comme la foudre sur le diamant, vers le magasin juif pour y enfoncer les oubliettes.
Ici on peut poser la question de l'agent enzymatique initial : qui a inventé ou lancé le mythe orléanais ? Comment ? Pourquoi ? Y a-t-il eu à l'origine canular, auto-suggestion, volonté de nuire, provocation antisémite ?
Les militants anti-racistes ont été naturellement portés vers cette dernière hypothèse que les rumeurs antérieures à celle d'Orléans encouragent et découragent à la fois : encouragent, dans le sens où la multiplicité des points d'incendie évoque l'hypothèse d'un pyromane ; découragent, dans le sens où cette multiplicité peut témoigner du surgissement spontané et désordonné d'un nouveau mythe à partir des bas-fonds d'un inconscient collectif. Or, comme aucun indice politique ou policier ne vient appuyer l'idée que le mythe ait pu être inoculé par un groupement d'extrême-droite, comme le premier bouillon de culture de la rumeur a été constitué par des adolescentes ou jeunes filles, comme le thème du commerçant juif est très faiblement chargé de virulence antisémite au départ, alors qu'il l'accroît en se développant, tout cela réduit considérablement la probabilité de l'hypothèse de la provocation antisémite. L'hypothèse de la malveillance d'un concurrent, et celle, plus plausible, d'un canular de garçons auprès de filles, voire, pourquoi pas, de filles elles-mêmes auprès d'autres filles, ne peuvent être absolument écartées, mais elles n'ont qu'un intérêt anecdotique, car l'important est la force de propagation de la rumeur, sitôt le premier départ donné. Or, rien ne nous interdit de penser que le premier départ est de même nature que la propagation de la rumeur elle-même, qui est une création continue de caractère hystéroïde, à partir d'une relation entre deux ou plusieurs personnes et où chaque fois le mythe prend une nouvelle sève, une nouvelle vie, un nouveau départ.
On voit dès lors que la question « Comment la rumeur est-elle née à Orléans ? » n'a d'intérêt que si elle ne s'enferme pas dans la question « Pourquoi la rumeur est-elle née à Orléans ? » Celle-ci n'a finalement pas de sens, d'une part parce que la même rumeur est déjà née de multiples fois dans des villes très diverses et qu'elle continuera à renaître ailleurs, d'autre part parce que le problème de l'acte de naissance atomise le problème pour le ramener à la psychologie sinon hypothétique du moins anecdotique d'un pyromane originaire.
Par contre une question fort pertinente serait « pourquoi une rumeur, parmi tant d'autres analogues, s'est-elle particulièrement développée à Orléans ? Quels sont les mécanismes stimulateurs qui y ont été plus forts qu'ailleurs, ou et : quels sont les mécanismes inhibiteurs qui y ont été moins forts qu'ailleurs ? » Pour répondre à une telle question au-delà de l'action bi-catalytique de Noir et Blanc et des Oubliettes, il faudrait une connaissance multidimensionnelle et exhaustive, non seulement d'Orléans, et d'Orléans en mai 1969, mais des autres villes de France. Nous sommes évidemment incapables d'apporter une telle réponse. Bien que cette question nous soit fréquemment revenue à l'esprit, bien qu'elle ait fait lever en nous un certain nombre d'hypothèses que l'on trouvera éparses au long de cette étude, nous ne l'avons pas véritablement affrontée. Nous nous sommes attachés plutôt à scruter un phénomène dont Orléans est le théâtre.
La caisse de résonance d'où partira un début de panique
PREMIÈRE PARTIE : L'INCUBATION
Il nous semble à peu près assuré que la première incubation s'est effectuée chez des adolescentes ou des jeunes filles et a très rapidement atteint tous les secteurs de la jeunesse féminine : collégiennes, lycéennes, vendeuses, employées, secrétaires, ouvrières. Pour Bernard Paillard, le mythe aurait d'abord pris corps dans un milieu populaire, fortement imbibé de culture de masse du type Confidences ou Nous Deux, disposant d'un stock relativement étendu de scénarios romanesques, encore à demi étranger à la nouvelle culture dont les magasins de confection incriminés sont les représentants à Orléans. Il semble plus probable à Edgar Morin que l'incubation se soit d'abord effectuée dans des classes de jeunes filles (collèges religieux Saint-Paul ou Saint-Charles, lycée Jeanne-d'Arc), doublement propices à la transmission et la prolifération fantasmatique, d'une part parce que ces milieux clos constituent de véritables caisses de résonance et d'amplification, d'autre part parce que leur population adolescente (15-18 ans) entourée du double cocon du lycée et de la famille vit dans l'inexpérience du monde social. Là le mythe aurait acquis sa force de crédibilité, qui lui aurait permis de rayonner sur les jeunes salariées. Indice, du reste fragile, en faveur de cette thèse : les premiers adultes qui, à notre connaissance, ont été touchés par la rumeur l'ont été, parents ou enseignantes, par des lycéennes.
Durant la première incubation, la rumeur ne vise probablement que le seul magasin Dorphée. C'est celui qui émerge le premier, souvent le seul, des récits rétrospectifs, c'est celui sur qui la rumeur s'est particulièrement concentrée. Cette boutique de confections pour jeunes filles et jeunes femmes est très moderne, achalandée, réputée à la fois pour sa qualité et son bon marché. Elle est tenue par un couple de commerçants juifs d'une trentaine d'années, qui sont assistés de jeunes vendeuses. Il y a salon d'essayage au fond du magasin et atelier de retouchage au sous-sol. La première rumeur assure qu'il y a eu deux disparitions chez Dorphée. Les victimes auraient été droguées par piqûre au salon d'essayage, puis transportées dans les caves.
Le fantasme s'est déjà authentifié. « On a localisé ici ou là les disparitions. La police a découvert deux femmes droguées dans les caves de Dorphée, et celles-ci auraient été ranimées à l'hôpital. » Cela est certifié de source sûre : « la femme d'un policier a dit à sa voisine qui est ma copine que… » ; ou bien : « l'infirmière qui est allée de nuit à l'hôpital pour réanimer les femmes droguées a dit à ma tante que… ». Ainsi le mythe prend la réalité d'une information objective, qui viendrait de la source la plus autorisée, policière ou hospitalière, et qui serait attestée par la triple confiance que l'on peut avoir en la parenté, l'amitié, le voisinage. La presse ne mentionne en rien une telle affaire, les commerçants soi-disant démasqués demeurent en liberté, le mythe adolescent, loin d'en être troublé, y trouve au contraire la source de sa vitalité ; il faut que le trafic continue pour que la rumeur se perpétue. Le mythe adolescent ne cherche nullement à expliquer le silence de la presse et l'inaction d'une police qui n'arrête pas les trafiquants qu'elle a démasqués. C'est pourquoi nous pouvons parler de création continue du mythe, qui fait courir parallèlement le trafic qui l'alimente et les arrestations qui l'authentifient, de cette façon illogique qui est proprement mythologique.
DEUXIÈME STADE : LA PROPAGATION
Il semble que c'est autour du 20 mai que, tout en continuant à se propager dans la jeunesse féminine, le mythe commence à déborder au dehors, sur le monde adulte. De copine à copain, d'élève à enseignante, de fille à parents, de collègue à collègue, la rumeur s'étend dans les groupes de jeunes, les familles, les bureaux, les ateliers, les usines. Il fermente dans tous les lieux de papotage. La place des marchés, au centre de la ville, qui sera le 31 mai une formidable caisse de résonance d'où partira un début de panique, devient un centre de rayonnement vers tous les horizons économiques et sociaux. Les bonnes ramènent la rumeur à leurs patronnes de la bourgeoisie aisée, les ménagères la ramènent dans les communes avoisinantes. Le samedi 24 mai, veille de Pentecôte, avec ses emplettes, sorties, rencontres, accélère sans doute la diffusion du virus dans tous les milieux sociaux.
En même temps qu'il s'est diffusé, le mythe s'est amplifié. Les disparitions ont proliféré, parfois jusqu'à la soixantaine, dont 28 pour le seul Dorphée. Ce n'est plus un seul, mais un réseau de six magasins qui se livrent à la traite des blanches : la Boutique de Sheila, Alexandrine, Félix, le Petit Bénéfice, D.D., et bien sûr Dorphée. Tous ces commerçants sont dans la confection à la mode pour jeunes filles et jeunes femmes, sauf Félix, magasin de chaussures, où l'on inocule la drogue par une aiguille fichée dans le talon du soulier. Tous ces commerçants sont relativement jeunes, modernes, dans le vent. Tous sont juifs, sauf Alexandrine dont les patrons, nouveaux venus à Orléans, ont succédé depuis quelques semaines à des prédécesseurs juifs. Les autres commerçants juifs de la ville sont toutefois épargnés par la rumeur, notamment ceux de la rue de Bourgogne, qui font de la confection populaire dans les genres traditionnels. De même la rumeur ne s'en prend, ni aux vieux juifs immigrés qui ont gardé un accent étranger, ni aux récents venus d'Afrique du Nord. Elle se fixe uniquement sur des commerçants qui n'ont rien d'exotique, qui ressemblent à tout le monde, mais qui, en cela même, dissimulent cette différence mystérieuse que tout le monde peut nommer : ils sont juifs.
Au niveau des adolescentes ou des jeunes filles, le mythe suscite une frayeur curieuse, un frisson d'aventure ; il commence à déclencher indignation et protestation en débordant sur les femmes adultes. Des enseignantes, au moins au Collège Saint-Charles et dans des établissements laïques, y compris une enseignante juive, mettent leurs élèves en garde contre les magasins dangereux et les invitent à se méfier de certaines séductions. Des mères de famille interdisent à leurs filles les boutiques pièges. En prenant ces mesures de défense, ces femmes responsables authentifient le mythe de leur autorité, et contribuent à propager la rumeur.
Les policiers ont été achetés, la presse et le préfet aussi…
En passant de l'adolescente à la femme adulte, en proliférant de Dorphée à six commerçants juifs, la virtualité antisémite du mythe commence à s'actualiser : « ah ! ces Juifs ! » Mais en même temps le mythe rencontre des réfractaires et des incrédules (« c'est ridicule… c'est pas possible… il y a des vendeuses… ») qui toutefois n'arrivent nullement à lui faire barrage.
C'est en abordant les hommes que la rumeur trouve un terrain nettement moins favorable. Déjà les lycées de garçons, à la différence des lycées de filles, n'avaient nullement constitué des bouillons de culture du mythe. Les copains, les pères, les maris, les collègues qui reçoivent la rumeur la considèrent comme une demi-fiction, une histoire de bonnes femmes où il y a à boire et à manger : le grossissement du mythe fait déjà ressentir sa grossièreté à bien des gens mais ceux-ci font la part de ce qu'ils croient être l'exagération, pour la rejeter, et acceptent souvent la substance première du mythe : une affaire de traite des blanches qui a eu lieu dans un magasin tenu par un Juif. Mais s'il y a quelque traite des blanches sous roche, la plupart des hommes doutent que leur fille ou leur femme, voire même les jeunes filles de la ville soient directement menacées. Le mythe intéresse sur le plan grivois ou polisson, mais n'est nullement vécu de façon intime ou intense. La rumeur n'est pas repoussée, mais elle est filtrée et désamorcée. Très peu d'hommes, semble-t-il, ont fait crédit intégral à la rumeur. Mais aucun n'en soupçonne la nature et l'importance. Vers le 20 mai, l'inspecteur de police F. est avisé par sa fille lycéenne des enlèvements. « C'est impossible, je le saurais. » Toutefois, il s'informe auprès de ses supérieurs, et le démenti dissipe à la fois ses soupçons et son intérêt pour la chose. Le 20 mai, le procureur de la République est questionné par ses secrétaires sur les mesures qu'il entend prendre contre la traite des blanches. Éberlué, il interroge le commissaire de police qui avoue son ignorance, mène une discrète enquête, non sur la rumeur, mais sur les commerçants incriminés, et, se rendant compte rapidement qu'il s'agit d'un faux bruit, abandonne l'affaire. Un journaliste, ami des commerçants suspects, est avisé par le commissaire, et se préoccupe plus de se porter garant de ses amis que de s'informer sur l'accusation dont le caractère antisémite ne lui est pas plus apparu qu'au commissaire. Également dès le 20 mai, des militants communistes, et sans doute d'autres partis, entendent parler de disparitions et de traite des blanches, mais ne considèrent ces bruits ni comme une rumeur antisémite, ni comme un phénomène digne d'intérêt politique. Le 23 mai, Licht de Dorphée apprend par un ami dont la fille est au lycée qu'une calomnie court sur son compte personnel, mais non qu'il est englobé dans un mythe devenu géant.
Ainsi, avant même le 24 mai, la police, les corps constitués, les partis, la principale victime sont conscients de l'inconsistance d'une rumeur, non de son caractère mythologique et offensif. L'incrédulité, la lucidité ou l'élucidation, du coup, loin d'être un obstacle à la propagation de la rumeur, lui donnent sans le savoir le feu vert. En ramenant le mythe à ce qu'il était à l'origine, un fantasme ou peut-être un canular, les esprits sérieux s'en désintéressent. La vérification par la police, loin de susciter la riposte, provoque l'abandon.
LA MÉTASTASE
Dès lors, en l'absence de tout répresseur, une incroyable métastase se produit les 29-30-31 mai. La rumeur devient proliférante. Elle se nourrit de tout et transforme même la plaisanterie des sceptiques en évidence accusatrice. On dit que les boutiques, certaines pourtant distantes les unes des autres de plusieurs centaines de mètres, sont reliées entre elles par des souterrains, lesquels confluent sur un collecteur majeur qui débouche sur la Loire où de nuit, un bateau, voire un sous-marin, vient chercher sa cargaison (Levi prétend qu'il a lancé vendredi en blague le thème du sous-marin et que celui-ci lui est revenu en vérité le samedi). Les disparitions se multiplient. Mais comment se fait-il que la police, qui est au courant, n'arrête pas les trafiquants ? Est-ce qu'elle poursuit son enquête pour démanteler tout le réseau ? Comment se fait-il que les journaux se taisent ? Est-ce pour ne pas gêner l'enquête ? L'angoisse va chercher et trouver une autre explication. Alors naît et se propage avec une vitesse folle la nouvelle rumeur au sein de la rumeur, qui commence à la parasiter et peut-être pourrait la dévorer : les policiers ont été achetés, le préfet a été acheté, la presse a été achetée : par les Juifs. Les pouvoirs officiels sont vendus. Ils sont les instruments du pouvoir occulte qui règne dans les souterrains…
La rumeur court dans tous les sens. Le 30 mai les commerçants visés le sont si directement qu'ils en sont avisés, et découvrent une hydre menaçante où ils reconnaissent soudain l'antisémitisme. Des voix téléphoniques anonymes réclament à Licht de la chair fraîche ou des adresses à Tanger. Le président de la communauté israélite apprend par sa vendeuse espagnole les bruits qui courent sur les Juifs. Les victimes se concertent. Dans l'après-midi, Licht va faire une intervention pressante au commissariat de police, qui lui demande d'attendre lundi, c'est-à-dire le lendemain du premier tour des élections présidentielles.
Le samedi matin 31 mai, la place du marché devient une zone cyclonale. Les ménagères venues de tous les horizons de l'agglomération orléanaise s'indignent et s'effraient. Des attroupements se forment autour des magasins tous proches : Dorphée, la boutique de Sheila, Félix. Les clients se sont raréfiés à l'extrême en ce jour de grosses ventes.
Les moments ultimes du suspense électoral
Licht se sent environné par la haine. Il sent les regards ennemis dans la rue, dans les voitures qui ralentissent au passage devant ses vitrines. Il entend ou devine des exclamations insultantes, il devine ou entend le « n'allez pas acheter chez les Juifs ». Dans la boutique de Sheila, Jeannette Buki, qui tient seule son commerce depuis qu'elle est séparée de son mari, se sent en état de siège, et attend l'irruption d'une meute. Chez Alexandrine, le mari d'une employée entre brusquement, se saisit de sa femme en hurlant « tu ne resteras pas une minute de plus ici ». La foule est-elle aussi intimidée qu'intimidante ? Empêche-t-elle les clientes d'entrer dans les magasins ou celles-ci sont-elles d'elles-mêmes épouvantées ? (Il y a quelques clientes, toutes accompagnées.) Est-on au bord de l'explosion, et seule l'étincelle a manqué ? De toutes façons quelque chose s'est passé, mais rien n'est arrivé. L'heure des repas, des retours chez soi, de la fermeture arrive. Les autobus qui ramènent les ménagères à la périphérie bourdonnent de commentaires scandalisés. Dans l'un d'eux, on apostrophe la femme de ménage des Amrofel : — « Vous qui travaillez chez les Juifs, vous devez le savoir ! » Mais déjà commence l'entracte du week-end, entracte double puisqu'il s'agit aussi d'une journée où les esprits vont être occupés à la consultation électorale.
Ici, il convient de se demander s'il y a eu quelque relation entre la rumeur et la crise présidentielle de mai 1969. Le cheminement de la rumeur s'est effectué dans la période intérimaire qui sépare le référendum du 27 avril des élections présidentielles. Il semble que les deux phénomènes coïncident en s'ignorant : la rumeur ne s'intéressera à la police qu'in extremis pour dénoncer la trahison d'une police et d'une presse vendues aux Juifs, mais même alors, elle ne se mêle en aucun cas à la compétition électorale, laquelle a toujours ignoré la rumeur. Ceci consolide l'hypothèse de l'indépendance de la rumeur par rapport à toute force politique organisée, et, plus profondément, de son caractère « sauvage ». Toutefois, il est peut-être un autre type de relation entre la rumeur et la période intérimaire, si celle-ci a correspondu à une phase d'incertitude, d'inquiétude qui, puissamment refoulée hors de la conscience politique, aurait dérivé vers des bas niveaux inconscients. Dans cette hypothèse, la période intérimaire n'aurait certes pas suscité la rumeur, mais aurait surdéterminé un développement qui en d'autres circonstances serait resté atrophié, du moins dans le monde adulte, en créant une sorte de vide, d'appel d'air où elle se serait engouffrée tumultueusement, notamment durant les deux journées cyclonales qui sont aussi les moments ultimes du suspense électoral. Comme la période intérimaire a affecté toute la France sans susciter de perturbations, il faudrait alors supposer soit que l'inquiétude nationale ait été refoulée à de telles profondeurs que seule une perturbation psychique de très forte amplitude comme le fut celle d'Orléans ait pu l'atteindre et la faire sortir au jour, soit qu'il s'agissait seulement d'une vague inquiétude, diffuse et quasi inconsistante, que l'angoisse d'Orléans ait réussi à condenser et à accaparer. Dans les deux cas, l'éventuelle inquiétude intérimaire n'aurait joué qu'un rôle second et secondaire par rapport à une rumeur déjà auto-développée, mais il n'est pas exclu que ce fut l'appoint décisif pour le déclenchement de la métastase. Cette hypothèse est évidemment quasi-impossible à explorer et nous l'avançons ici sans aucune assurance.
Quoi qu'il en soit, les ultimes jours de la campagne sursoient la réaction des autorités, mais aussi le dimanche électoral casse partiellement, temporairement l'élan de la rumeur. Celle-ci redémarre le lundi, puissante, ardente, mais l'extension qu'elle a prise le 30-31 mai va lui faire rencontrer cette fois, et de front, la riposte.
La campagne contre la calomnie, la diffamation et le racisme
Le 30 mai, après la plainte de Licht et l'intervention du président de la communauté israélite, la préfecture et la mairie sont alertées, mais, traduisant aussitôt l'affaire en termes politiques, diffèrent toute intervention pour le lendemain des élections.
Le 31, les deux filles Amrofel, l'une étudiante, l'autre enseignante au C.E.S., sont alertées par leurs parents et se mettent en mouvement. La première est à Paris ; liée aux Étudiants juifs, au cercle Bernard Lazare, elle avertit ces organisations, rencontre d'abord le scepticisme (« c'est un canular »), mais dès le 2, les organisations antiracistes nationales, LICA et M.R.A.P., se saisissent de l'affaire. La seconde fille, Mme Klein, envoie une lettre à la presse parisienne. Un journaliste de la République du Centre envoie le 2 juin un communiqué à l'A.F.P., peut-être pas retransmis par l'agence, et de toutes façons nulle part reproduit. Le 2 juin également, Guy Brun, président régional de la LICA, est informé à son bureau, par une femme de ménage ou une secrétaire, de la rumeur antisémite, puis est alerté par Paris. Le 2 juin également Renée Cosson, ancienne résistante et militante communiste active, qui travaille dans une entreprise de faubourg, apprend par une secrétaire de 22 ans l'histoire de la traite des blanches. Elle connaît personnellement quelques-uns des commerçants visés, dont elle a protégé la famille pendant l'occupation. « — Connaissez-vous leurs noms ? » demande-t-elle à la jeune secrétaire. « — Non, mais ce sont des Juifs ». Elle pense aussitôt qu'il s'agit d'une campagne « fasciste » (« moi, je connais ça ») et avertit son parti. Le 2 juin enfin et surtout, deux courts mais offensifs articles paraissent dans les deux quotidiens régionaux. Celui de La Nouvelle République (plutôt centre-gauche) est intitulé « Une odieuse calomnie » ; celui de la République du Centre (plutôt centre-droit) est intitulé « Une campagne de diffamation ». L'un et l'autre indiquent que les victimes ont porté plainte ; le premier seulement note que « l'on sent derrière cette cabale un vague relent d'antisémitisme ». Tout en parachevant l'extension de la rumeur, en la faisant pénétrer dans des secteurs où elle pouvait encore être ignorée (¹), la presse lui porte un premier coup vigoureux. Du même coup, le phénomène jusqu'alors occulte et souterrain entre dans la Polis, la politique et la police.
Du même coup, la contre-offensive se développe avec vigueur, portée d'abord par la presse régionale, puis, à partir du 7 juin par la presse parisienne. Le premier communiqué paraît le 3 juin. Il émane de l'Association des parents d'élèves du lycée Jean Zay et du C.E.S. Jeanne-d'Arc. Le signataire, Rebaudet, avait d'abord été troublé par la rumeur et s'était présenté le vendredi 30 au commissariat de police pour demander des éclaircissements ; il y avait rencontré Licht (Dorphée) qui l'avait aussitôt détrompé ; sa prise de conscience le catapulte à l'avant-garde de la lutte contre la rumeur. Les communiqués de protestation et de condamnation se succèdent du 3 au 9. Ils émanent des amicales régionales de déportés et résistants, des partis politiques de gauche et du centre (à l'exception de l'U.D. Vᵉ qui s'abstient), de la F.E.N., d'un C.A.L. lycéen. Deux membres de la Fédération des parents d'élèves du lycée Pothier (ce qui indique que la Fédération n'a pas voulu s'engager) publient un communiqué. L'évêque d'Orléans émet, dans une lettre, le vœu que « soit mis un terme à cette odieuse cabale ». Le syndicat interprofessionnel mixte des commerçants du Châtelet et l'Union des industriels et commerçants orléanais publie un communiqué de réprobation. Certains textes dénoncent « l'odieuse cabale » et la calomnie. D'autres, comme celui de la Fédération du Loiret du parti communiste, dénoncent « la campagne antisémite » qui « rappelle les mœurs du IIIᵉ Reich hitlérien » et indique que « les amis de Tixier-Vignancour et de Xavier Vallat ne sont sans doute pas étrangers à cette odieuse cabale ». Sur le plan national, organisations juives et antiracistes font des communiqués, interviennent auprès des autorités et des personnalités du département. Dès le 4 juin, la LICA tient une réunion départementale à la mairie de Saint-Jean-de-la-Ruelle, avec de nombreuses personnalités dont des représentants du centre démocrate, des radicaux, des socialistes, des associations de déportés, et décide de porter plainte. Le dimanche 8 juin, Louis Guilloux préside à la Maison de la Culture d'Orléans une table ronde ouverte au public sur « la calomnie, la diffamation, le racisme », qui réunit des représentants de diverses tendances, dont des « gauchistes ». Un comité contre la diffamation est créé et une lettre-pétition soumise à la signature de la population (elle ne recueillera qu'un millier de noms). Du 7 au 10 juin, c'est l'entrée en lice de la presse parisienne, avec notamment l'article du Monde et les reportages de L'Aurore, L'Express, Le Nouvel Observateur.
Ainsi, entre le 2 et 12 juin se livre un combat décisif entre le bouche-à-oreille et l'article de journal, entre le mythe et les démentis, entre la rumeur et la polis. Le mythe ne pouvait dès lors que soit se dégonfler, soit s'enfler jusqu'à en crever ; il devenait en effet et de plus en plus impossible de mettre aux ordres d'une traite des blanches juive les institutions, presque tous les partis politiques, la presse nationale. Bien que les autorités officielles — préfet, maire, procureur — aient évité de se prononcer publiquement, les interventions des partis et des organisations, les plaintes en justice, les termes de calomnie, cabale, racisme, hitlérisme, en dépit des effets-boomerang secondaires qu'ils provoqueront, intimidèrent et dissuadèrent la rumeur. Vint le moment du refoulement « vaut mieux ne pas parler de tout ça » et d'une progressive amnésie (« moi, je n'y ai pas cru », nous dit un interlocuteur, qui par ailleurs nous évoque ses doutes provisoires, plus proche du soupçon que du scepticisme) qui contribuèrent à leur façon à dissiper la rumeur. Dès la fin de la première semaine de juin les commerçants victimes avaient retrouvé leur clientèle.
Après le 15 juin paraîtront encore quelques informations sur les plaintes et les actes de protestations, mais le seul événement régional notable est la table-ronde du M.R.A.P. « Attention racisme » du 26 juin. Elle réunit environ 200 personnes autour des dirigeants nationaux de ce mouvement, de la veuve de Jean Zay, qui fut député de la ville, du secrétaire départemental de la F.E.N., de l'abbé Séjourné et du pasteur Dumas. Le 4 juillet, Sidos tient un meeting d'extrême-droite (prévu avant l'affaire) ; il y a une vingtaine de déportés et une vingtaine de membres de la communauté israélite dans la salle, qui est entourée de nombreux cars de police. L'orateur ne souffle mot de l'affaire ni des Juifs.
La campagne anti-mythe s'éteint au début juillet. Les autorités classent le dossier. Tout semble liquidé, oublié à la veille de la fête nationale. Le 17 juillet, la police déclare par téléphone à Pierre Andro, chargé d'une enquête télévisée pour Régie IV : « l'affaire pour nous est enterrée ». La rumeur pouvait effectivement être considérée comme anéantie dès la mi-juin, mais, au moment où nous faisons enquête (début juillet) de multiples sous-rumeurs étaient nées de sa décomposition et rôdaient un peu partout. Le mythe était frappé et disloqué, mais il se morcelait en un grouillement de mini-mythes.
« Il n'y a pas de fumée sans feu »
Nous avons pu relever et constater :
1° la rémanence d'une petite peur après que le mythe a été chassé : peur de femmes âgées qui n'étaient jamais entrées dans ces magasins (« désormais on évitera les magasins un peu fermés et juifs »), peur aussi des jeunes filles ou jeunes femmes, qui, au cours du mois de juin, rentrent dans les boutiques, mais presque toujours accompagnées, par une amie, un homme, voire un chien. La disculpation des commerçants n'a pas éliminé une vague inquiétude à leur égard ;
2° la persistance ou même la renaissance du mythe, sous une forme atténuée, dérivée ou résiduelle, dans certains secteurs sous-informés et périphériques de la population. Le 4-5 juin, une mini-rumeur assure que le beau-frère d'un des commerçants vient d'être arrêté par la police pour traite des blanches. Au début juillet, une rumeur affirme que deux jeunes filles, parentes de la mercière de Saint-Marc, ont été enlevées (mais sans qu'on précise les responsables et les conditions du rapt). Le 7 juillet, le curé (âgé) d'une paroisse distante seulement de 4 kilomètres de la ville déclare à un de ses confrères : « il paraît vraiment que chez Alexandrine on fournit des contrats à des jeunes filles » (contrats d'engagement pour de pseudo-carrières dans des pays exotiques) et le prêtre conseillait encore à ses ouailles d'éviter ce très mauvais lieu.
Très souvent, on conserve l'idée qu'il y a eu quelque part, de la part de quelqu'un, un trafic de femmes, ou au moins des disparitions louches. Mais on est très incertain désormais pour localiser ce trafic. On pense qu'il a été attribué à tort aux commerçants incriminés par la rumeur, peut-être parce qu'un de leurs parents ou amis y a été mêlé, peut-être pour détourner sur eux les soupçons que faisait naître le vrai trafic, peut-être tout simplement pour leur nuire. Selon d'autres bruits il y a bien eu quelque chose de louche commis, soit par ces commerçants, soit contre eux, et le trafic a été inventé pour couvrir une opération d'une autre nature.
Dans tous ces cas, l'explication du mythe prend un caractère mythologique, et à l'ancienne rumeur se substituent une multiplicité de rumeurs : — « il y a un allemand là-dessous » (qui serait l'inoculateur de l'antisémitisme parce qu'allemand, donc hitlérien), et on cite le nom de la chaîne commerciale allemande implantée dans la région. — « c'est une histoire de gros », les vieilles gens des classes laborieuses voient dans toute l'affaire comme les retombées de la lutte éternelle que les gros se font sur le dos du petit peuple. — « c'est une histoire de commerçants rivaux » ; les gros concurrents des commerçants juifs sont suspectés d'avoir voulu discréditer ces derniers, et parfois même des commerçants juifs sont suspectés d'avoir voulu faire croire qu'ils étaient calomniés pour discréditer leurs rivaux.
3° D'une façon très générale, la rumeur s'est repliée sur un soupçon insistant qui s'exprime sous deux formes fatidiques : « on nous cache quelque chose », et surtout « il n'y a pas de fumée sans feu ».
Le « il n'y a pas de fumée sans feu » est le tronc commun de toutes les évidences, de toutes les suppositions, de toutes les nouvelles fermentations. C'est le point de départ des nouvelles proliférations et l'ultime résidu de la prolifération de mai 69. C'est l'alpha et l'oméga mythologique, le stade final qui fait régresser à un nouveau commencement. Mais en juin et juillet, il n'y a plus un mythe mais un mic-mac de mini-mythes ; il n'y a pas de consensus général sur le feu d'où est sortie une aussi épaisse fumée.
4° Conjointement ou alternativement avec les thèmes susmentionnés, il y a tendance à discréditer la campagne anti-mythe : a) ce sont les communistes, ou les partis de gauche, qui ont monté toute cette affaire pour faire de l'agitation ; b) ce sont des journalistes « en mal de copie » ou « en quête de sensationnel » qui ont inventé artificiellement un scandale à partir de quelques racontars de commères ; c) ce sont les commerçants juifs qui ont voulu se faire de la publicité. De telles explications ne rejettent pas en fait le mythe, elles le refoulent jusqu'à l'amnésie, et du même coup voient dans l'anti-mythe une invention extravagante. Ultime résistance, ultime ruse de la rumeur : elle dénonce l'anti-mythe comme s'il était le mythe, la démystification comme si elle était la mystification, l'antidote comme s'il était le poison.
Les organismes qui ont combattu la rumeur, les journalistes deviennent les nouveaux coupables, et dans la troisième « explication » les commerçants juifs, s'ils ne sont plus coupables de la traite des blanches, demeurent coupables de l'avoir fait croire. Cette dernière thèse admet implicitement que la rumeur de la traite des blanches était une vaste supercherie, mais elle englobe dans la même tromperie le mythe et l'anti-mythe issus l'un et l'autre de l'esprit de lucre sans scrupule du commerçant. Elle réussit ce tour de force de rejeter le mythe dans une poubelle juive, c'est-à-dire d'en conserver le virus antisémite.
Une formule frappante, qui unit cette « explication » à la précédente (visant les journalistes en quête de sensationnel) a été recueillie à la sortie de la messe, le 20 juillet, par les reporters de la télévision. Une femme avait déclaré qu'il ne s'était rien passé à Orléans. — « Mais alors, pourquoi tout ce bruit ? » Et la femme, avec un sourire entendu : — « Il faut bien que la presse se vende et que le commerce marche. »
Ainsi, l'anti-mythe a remporté la victoire sur le champ de bataille, mais comme une armée en territoire occupé, il ne s'est pas vraiment rendu maître du terrain. Le mythe a laissé des résidus et déposé des germes, qui mènent une guérilla de mini-rumeurs pour chasser l'étranger. En même temps, le mythe disloqué s'est dispersé vers des thèmes endémiques de la conscience populaire et les a ranimés : la lutte entre les gros au détriment des braves gens, la concurrence déloyale entre les commerçants, la presse-qui-ne-dit-pas-la-vérité, les conflits ou manœuvres politiques. Parallèlement, les remous politiques ont éveillé les souvenirs de l'occupation, de la résistance, des luttes pro et anti communistes. Ainsi, la période de juin n'est pas une période de pure et simple résorption, mais une période où toute la mémoire collective est extrêmement secouée, et s'efforce, dans la plus grande confusion, et de façon très diverse, de digérer et de déglutir, d'assimiler et de rejeter le mythe et l'anti-mythe. La résorption est en même temps absorption, le refoulement chasse l'affaire non seulement vers l'extérieur, mais vers les profondeurs intérieures, l'amnésie devient la conséquence de cette dérivation vers les bas-fonds occultes de l'être. Et, une étrange conjonction, qui contient les résidus et les germes, s'enfonce dans l'inconscient de la ville, l'alimente, le colore… comment ?… durablement ?
En deux mois, une rumeur a accompli un cycle complet à Orléans. Issue du sous-sol inconscient, elle y est retournée. Proliférant sur un germe dont on peut déterminer la double origine mythologique et la même source fantasmatique, elle incube (10-20 mai), entre en virulence et en extension rapide (20-27 mai), se déchaîne en une prodigieuse métastase (29-31 mai), se disloque sous la contre-attaque (2-10 juin), régresse dans le fantasme et les mini-rumeurs, s'enfonce dans l'amnésie, laisse des résidus et des germes. Au cours de ce cycle, le « on dit » s'est transformé en certitude puis en accusation, puis est redevenu soupçon, inquiétude ou s'est noyé dans l'oubli. Le fantasme s'est mué en mythe, en délire, puis est redevenu fantasme, tandis que le mythe laissait en héritage des mini-mythes.
Une histoire fabuleuse s'est muée en pseudo-événement historique, a suscité scandale et début de panique, puis est devenue un puzzle louche, bizarre. Ce on-dit, fantasme, histoire fabuleuse, a fermenté presque en même temps chez les adolescentes des lycées ou collèges et chez les jeunes filles des magasins, bureaux, ateliers ; elle a rayonné des salons de coiffure, lieux publics, marchés ; elle a débordé sur les parents, les collègues, les employeurs ; elle a essaimé vers les faubourgs, la campagne. Passant des adolescentes-jeunes filles aux femmes, commençant à ébranler partiellement les hommes au moment où elle explose, elle a traversé toutes les strates de la ville et, avec des fortunes diverses, toutes les couches de la société. Au cours de cette évolution un mythe s'est développé et s'est transformé. Comme un être vivant, il a phagocyté, proliféré, combattu, puis il s'est disloqué en tronçons, vivants eux aussi, et il s'est assoupi. Il faut essayer d'élucider ce mythe.
STRUCTURE D'UN MYTHE
La traite des blanches constitue la base de l'échafaudage mythologique d'Orléans. Il s'agit d'un phénomène réel, signalé, décrit, illustré, authentifié dans des faits-divers et reportages. La traite des blanches s'effectue selon un schéma bien connu : des jeunes filles naïves ou sans argent sont, après un processus de séduction ou/et de mystification, alléchées par des promesses de voyage ou de travail richement rémunéré à l'étranger ; expédiées dans des ports exotiques, elles sont en fait contraintes de se livrer à la prostitution. La traite des blanches est une activité de la pègre de mauvais garçons, proxénètes, racketters, gangsters où l'on remarque notamment des marseillais, des corses ou des « métèques » mais où en France, le thème du juif n'apparaît guère (²).
Les trafiquants, à l'heure de la civilisation moderne
La traite des blanches, depuis qu'elle existe, n'a cessé d'entretenir une profonde fascination. C'est qu'elle lie la fascination des bas-fonds criminels à la fascination de l'éros en leur source unique et souterraine, celle des pulsions élémentaires, à la fois agressives et sexuelles, que répriment constamment la société policée et le surmoi de la conscience morale, et qui ne trouvent d'exutoire que dans la lecture, le spectacle et le fantasme. À ce niveau, le thème lie un imaginaire masculin, porté vers la violence, le rapt et la possession des femmes, à un imaginaire féminin, hanté par le viol, l'enlèvement et la prostitution. C'est pourquoi la traite des blanches a suscité et suscite toujours, à destination de tous publics, une très grande prolifération de romans, nouvelles, feuilletons de presse ou télévisés, reportages et informations. Dans cette prolifération, l'information stimule l'imaginaire, l'imaginaire stimule l'information, l'une et l'autre s'entre-contaminent dans un amalgame extrêmement actif réel / imaginaire.
Le thème de la traite des blanches, sous sa forme traditionnelle, demeurait circonscrit dans les « mauvais quartiers », dans les « bars louches », et, pour les petites villes, se fixait sur tel ou tel cabaretier. Mais s'il est vrai que les trafiquants, se mettant à l'heure de la civilisation moderne utilisent désormais l'appât des vitrines dans le vent et les techniques de la piqûre ou du bonbon drogué, si de plus ils installent leurs pièges en plein jour et dans les artères les plus fréquentées, alors le danger jusqu'alors périphérique et circonscrit devient le danger omniprésent situé au cœur de la ville, et peut devenir du même coup une obsession fondamentalement et continûment féminine.
« Il est arrivé ici les mains dans les poches »
Le Juif est totalement absent dans les informations, les reportages et les fictions des mass-media concernant la traite des blanches, et son apparition, dans les rumeurs provinciales, semble à la fois surprenante et saugrenue. Le mythe qui part du salon d'essayage et aboutit à la traite des blanches est apparemment un mythe complet, qui, sous forme de récit, semble se suffire à lui-même. Toutefois quand on le compare au thème traditionnel de la traite des blanches, on se rend compte qu'il y a une case vide, celle qui était occupée par le tenancier louche, le mauvais garçon suborneur, le marseillais-corse ou le métèque de la pègre. Certes, cette place est occupée par un commerçant, et n'importe quel commerçant pourrait tenir cet office d'homme à double visage. Mais du point de vue mythologique, c'est nettement insuffisant. Le commerçant ne doit être qu'en apparence n'importe qui. Il doit, comme le mauvais garçon, être celui qui. Si le mythe nouveau de la traite des blanches retrouve un archaïsme fondamental, il lui est, sinon nécessaire, du moins très souhaitable, de recourir à un archétype d'être à double visage pour jouer le rôle central du commerçant-trafiquant.
Quel est ce commerçant-trafiquant ? Quel est ce commerçant apparemment honorable qui tient une boutique moderne, et qui devrait se satisfaire de son affaire s'il n'était animé par une rapacité étrange ? Quel est cet être qui ressemble apparemment à tous les commerçants, qui ressemble à tout le monde, mais qui appartient en secret à un monde mystérieux ? Quel est cet être double, duplice, installé au centre de nos villes, et qui pourtant leur est étranger ? Quel est cet être profondément inquiétant sous des dehors rassurants ?
Ici le juif apparaît…
Tout d'abord, il est statistiquement plausible que, s'il y a traite des blanches à partir des boutiques de confection, notamment en province, ce commerce soit juif. Il faudrait voir quel est le pourcentage de Juifs dans le commerce de la toilette pour jeunes filles et jeunes femmes, par rapport aux non-juifs, pour mesurer la probabilité statistique d'un mythe qui, dès qu'il s'incarne hic et nunc en province se fixe, à 100 % semble-t-il, sur le juif ; le mythe s'écarte donc du non-juif, comme on l'a vu pour les Oubliettes de Cassegrain. Il ne tombe pas statistiquement au hasard sur le commerçant de nouveautés. Il le choisit juif. Mais il peut le choisir parce que l'importance numérique des Juifs dans la confection le lui permet. Ce choix est apparemment absurde dans le sens où rien jusqu'alors n'avait pu laisser supposer la moindre connexion entre des Juifs et la traite des blanches. Mais il devient cohérent dans la mesure où le Juif élu colle exactement à l'être double qu'exige le mythe pour s'incarner ; il est faiblement ou récemment enraciné dans la ville, et son commerce est relativement nouveau ; certes, ce commerçant, souvent jeune, n'est pas comme les vieux Juifs qui ont un drôle d'accent, dont on voit qu'ils ne sont pas de « chez nous » ; il ressemble à tout le monde et il est autre, il est Juif, c'est-à-dire qu'il dissimule sa mystérieuse, son inquiétante différence. De plus, il est déjà un peu suspect ; non pas de la suspicion diffuse qui plane sur les Juifs, mais d'un soupçon local sur ces boutiques qui, parties de rien, sont devenues en quelques années très prospères, et en particulier Dorphée. « Il est arrivé ici les mains dans les poches » (c'est-à-dire les poches vides). « Comment a-t-il pu gagner tant d'argent si vite en vendant si bon marché ? » Le mythe, ce qui du reste lui est accessoire, apporte l'explication de ce mystère économique : les robes se vendent bon marché, mais les femmes qu'elles appâtent se vendent cher.
Ainsi le Juif permet d'incarner le fantasme hic et nunc. Dans le mythe lointain, qui se situe ailleurs, il n'y a pas de Juif. Dans la grande capitale, milieu à demi-abstrait, y a-t-il déjà le Juif ? Nous supposons qu'il émerge parfois ?… souvent ?… l'insuffisance de notre information nous interdit de répondre. En tout cas, dans le mythe concret, celui qui se situe chez nous, dans notre ville, ici et maintenant, il y a un ou des Juifs. Le Juif permet d'incarner le mythe dans la cité parce qu'il l'achève concrètement, en remplissant la case vide du coupable à double visage qui lui est nécessaire. Son apparence d'honorable commerçant disculpe totalement la jeune victime de tout soupçon de péché ; sa nature suspecte de Juif le porte à endosser la culpabilité. La rumeur n'est toutefois nullement consciente qu'elle va puiser, dans le vivier à coupables virtuels, celui ou ceux dont elle a besoin, ni même qu'elle dispose de ce vivier. En son état premier, naissant, il ne s'agit pas du Juif, ni des Juifs, mais d'un commerçant juif, de commerçants juifs. L'attribut juif paraît un caractère contingent, accessoire. À ce stade, le « c'est un juif » arrive comme une information seconde : — « je l'ai appris par ma fille au lycée… elle y croyait ferme… au début moi aussi… ce sont des Juifs… » (femme de l'Action catholique) — « On fait la traite des blanches à Dorphée et dans d'autres boutiques. — Vous savez les noms ? — Ce que je sais, c'est que ce sont des Juifs » (discussion entre Renée Cosson et une jeune secrétaire de son entreprise). Ainsi, la séquence mythologique ne commence pas par un « ce sont les juifs qui » ou ne s'explique pas par un « parce que ce sont des juifs ». Il n'y a pas conscience d'antisémitisme à ce niveau-là, et les quelques personnes qui, à ce niveau-là, voient un bout d'oreille antisémite se font répondre naturellement : — « mais quoi, il peut y avoir aussi des Juifs, comme des auvergnats, comme des bretons, qui font de la traite des blanches ». Cette non-conscience d'antisémitisme, du reste, favorise la propagation du mythe, et il a fallu la métastase délirante pour que sonne, aux premières oreilles, le signal d'alarme à l'antisémitisme.
La corruption, le déshonneur, le malheur des familles
À l'origine donc, le mythe n'est pas utilisé contre le Juif ; il utilise un Juif pour boucher son trou mythologique. Mais ce trou est celui de la malignité et de la culpabilité, et le bouche-trou porte déjà en lui le virus de malignité et de culpabilité. Aussi peut-on déceler un antisémitisme virtuel dès la naissance de la rumeur.
1° Apparemment, le commerçant visé n'est pas conforme à l'image antisémite traditionnelle, ce qui du reste contribue à occulter l'aspect antisémite de la rumeur à ses propagateurs : il ne se présente, ni comme l'usurier rapace, ni comme le commerçant avide, ni comme l'ennemi juré des gentils. Pourtant ne fait-il pas comme l'usurier, qui pousse le commerce au-delà des limites honnêtes jusqu'à faire trafic de chair humaine ? N'est-il pas commerçant avant tout, commerçant jusqu'à la moelle, jusqu'à faire de la cliente une marchandise ? N'est-il pas l'ennemi de la cité en apportant la corruption, le déshonneur, le malheur des familles ?
Certes, il y a quelque chose de nouveau par rapport à la tradition antisémite française, qui, nous le verrons, a du mal à reconnaître son Juif. C'est qu'elle associe le Juif à un péril sexuel. Mais ne s'agit-il pas ici d'un trait latent de racisme ? La menace du noir aux États-Unis, comme ce fut le cas pour celui du Juif en Allemagne nazie, porte en elle une surabondance sexuelle et un péril de souillure du sang. Ici, certes, la souillure viendra de ces arabes, brésiliens à peau noire, étrangers de tous poils dans les bordels exotiques, la surabondance sera celle du sperme déversé dans les maisons de prostitution ; mais la piqûre du commerçant symbolise une première défloration et appelle une souillure fondamentale. Du coup, si le mythe associe le commerçant juif à un danger sexuel et en dérive la réalisation sur d'autres races, il fait apparaître un trait plus obscur et plus archaïque ; le trafiquant de chair pure, qui réduit la vierge innocente non seulement en marchandise, mais en objet d'immolation à la puissance ténébreuse du sexe par une opération infâme, évoque l'écho atténué, atrophié du thème du sacrifice rituel médiéval sur l'enfant chrétien, nécessaire à la pâque juive. Dans ce sens la rumeur d'Orléans, déjà vague écho des grandes peurs qui traversaient le Moyen Âge, en ressusciterait le même fantasme antijuif, mais atténué, déguisé, modernisé.
Une culpabilité de plus en plus fabuleuse
Si nous pouvons, à titre d'hypothèse, évoquer de telles analogies, c'est parce que le commerçant juif se voit assigner, par le mythe, la mission de fixer et de purger la culpabilité d'un vrai fantasme libidineux et d'un pseudo-trafic de traite des blanches, et que cette culpabilité, puisée dans l'héritage culturel de notre société, réveille nécessairement le fantôme du coupable congénital enraciné dans deux millénaires d'occident chrétien. La réapparition de ce fantôme, qui s'effectue avec la logique implacable de l'inconscient, s'effectue aussi dans la nuit sombre de l'inconscient. Le commerçant n'est pas coupable parce que c'est un Juif au niveau de la conscience dite claire. Mais parce que ce terrain apporte son intelligibilité mythologique à la conscience obscure. Le parce que est dans le fantôme du Juif de la tradition, qui appelle derrière lui le fantôme du Juif médiéval, qui porte en lui le fantôme du Judas et du Tentateur. Et tous ces fantômes s'éveillent, s'agitent derrière ce commerçant souriant, vendant des robes si attrayantes et à si bon marché afin d'endormir l'innocente et de lui ravir son bien le plus précieux.
2° Le fantôme du Juif coupable ne vient s'incarner que sur un, puis six commerçants, et n'affecte pas les autres Juifs. Mais, pour l'ensemble des juifs, la rumeur réveille la mystérieuse différence qui inquiète, fascine, obsède, répugne. Notre enquête nous apporte un indice troublant en ce sens : alors que la rumeur courait dans la ville depuis environ deux semaines, nul ne prévient les autres Juifs avant le 29-30 mai ; les quelque cent familles juives d'Orléans sont tenues dans l'ignorance ; les filles juives, au collège ou dans les bandes de copines, ne sont pas informées par leurs camarades ; la rumeur n'arrive à quelques oreilles juives, dont une enseignante, que lorsque le terme « juif » est filtré, oublié, ou ignoré ; M. Levi, président de la communauté israélite, homme enraciné dans la ville et qui rencontre quotidiennement, dans son magasin et au café, d'innombrables clients et amis, n'est prévenu que le 30 mai par sa vendeuse espagnole. Certes, les « gens » ne pensent pas que la rumeur est antisémite, et il faut faire la part des pudeurs et des hontes provinciales, la part de la ségrégation de fait préexistante (nous y reviendrons), mais la chose est à notre avis significative : elle signifie que pour la rumeur, tous les Juifs sont complices d'une façon indirecte et latente ; elle signifie qu'il y a déjà, dans la rumeur, la tendance de passer des individus au genre, de quelques Juifs aux Juifs, ce qu'exprimera, au moment de la métastase, l'exclamation « n'allez pas chez les Juifs ! ».
PRODROMES, NON POGROM
Le thème du Juif-autre et le thème du Juif-coupable vont développer leurs ferments au cours de la montée de la rumeur, des adolescentes à la société adulte, et du gonflement concomitant du mythe jusqu'à la métastase du 29-31 mai.
Dans sa phase conquérante, la rumeur va, non pas déclencher l'antisémitisme politique, mais racler les résidus antisémitiques déposés dans les différentes strates sociales et surtout éveiller les virtualités péjoratives dormantes à l'intérieur de la notion de juif-autre. (« Il faut dire qu'ils ont des têtes qui ne plaident pas en leur faveur » dit une militante catholique à la séance du 18 juin) ou surmonter des barrières que maintenait une auto-censure lucide : — « je ne suis pas antisémite mais je me suis laissée aller à dire ah ! ces juifs » (ibid). Mais c'est la métastase qui va accomplir d'une certaine manière le passage du singulier au générique, de quelques commerçants juifs en particulier aux Juifs en général. C'est surtout le développement métastasique lui-même qui creuse et relie les souterrains juifs sous la cité de Jeanne d'Arc, fait surgir et développe le thème du pouvoir des Juifs sur la presse et la police (dont le silence et l'inaction sont achetés par « les Juifs »). Un gigantesque fantasme reconstitue de lui-même, à l'échelle de la ville d'Orléans, l'archétype des Protocoles des Sages de Sion, c'est-à-dire de la puissance souterraine occulte qui ronge le monde et établit sa domination par la corruption de l'argent. Et, de même qu'il y a un siècle pour le Protocole des Sages de Sion, l'accomplissement moderne du mythe antisémite est en même temps l'accomplissement du mythe archaïque-médiéval, qui identifie en profondeur la puissance souterraine juive à la puissance infernale.
Ainsi, avec les développements métastasiques, le spectre du Juif tend à devenir le centre du mythe et pourrait dévorer le thème de la traite des blanches qui l'a appelé et nourri. Sous lui se creuse une angoisse de plus en plus vertigineuse, sur lui se déverse une culpabilité de plus en plus fabuleuse. Alors peut-être s'ébauche le processus de l'opération sacrificielle nécessaire pour purger la ville du mal soudain répandu, quand les foules se rassemblent autour de Dorphée n'est-ce pas déjà comme la première phase d'un pogrom possible ?
L'intervention efficace des répresseurs nationaux et orléanais
Mais ce pogrom possible était en réalité impossible. Même dans le spasme délirant, le passage du singulier au genre n'est pas le passage à la totalité concrète des Juifs ; nous l'avons dit, dès l'origine, tous les Juifs sont considérés par la rumeur comme des complices latents, mais jusqu'au bout cette complicité est demeurée latente : la zone de malfaisance ne dépasse pas les six commerçants incriminés, ne s'étend pas aux boutiques de la rue de Bourgogne. Tous les Juifs sont en principe atteints, mais en fait quelques Juifs. D'autre part, bien qu'il y ait des poussées péjoratives à l'égard des Juifs, le thème antisémite demeure encore étroitement dépendant du thème de la traite des blanches, et même au cours de la métastase n'a pris un caractère exclusif, rejetant la traite des blanches comme le second étage d'une fusée spatiale rejette, ayant pris sa course, le premier étage propulseur. Remarquons également que le grand fantasme du complot sur la ville a été une gigantesque bulle, qu'a rapidement fait éclater la contre-offensive du 3 juin, et qui du reste l'a provoquée. L'antisémitisme est rejeté en juin dès qu'il se découvre comme tel dans le miroir répugnant de la persécution hitlérienne que l'antimythe présente à la population ; le fantasme se disloque, se disperse, se racornit. Mais en revanche, il faut remarquer aussi que tous les germes demeurent, avec en plus dans la population, le sentiment aigu de la différence qui sépare les Juifs des autres, un sentiment étonné et effrayé de tous les remous, anti et prosémites, racistes et antiracistes, polémiques et politiques, que provoque la mise en circulation publique de ce mot « les Juifs ».
Ainsi le pogrom, s'il était à l'horizon psychologique d'une rumeur devenue tumultueuse, n'était pas à l'horizon sociologique de la polis, car le développement même de l'antisémitisme déclenchait en retour l'intervention efficace des répresseurs et anticorps nationaux et orléanais.
L'âme combien rêveuse des jeunes filles en fleurs
Comme un fantôme, le Juif est sorti des souterrains où il était rentré depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, souterrains profonds, archaïques et médiévaux ; il s'est incarné dans quelques commerçants vendant la minijupe et la robette de Sheila, il a vampirisé, il a fait régner la terreur, puis il a été exorcisé, il est rentré dans ses souterrains, il a rejoint le monde des ombres…
Comme on le voit, le thème du Juif, dans toute cette affaire, est un élément instable, capable de s'enfler et de dépérir, dans un mythe ambivalent, symbiotique, évolutif, dont il ne se détache jamais véritablement. C'est un élément d'abord greffé, puis secondaire, puis unificateur, puis dominateur, puis plus ou moins expulsé. Il modifie sans cesse son rôle et son importance, mais il n'est jamais inoffensif et neutre, comme il n'arrive jamais à la maturation d'un mythe assuré et ferme. Il échappe aux normes de l'antisémitisme politique, mais rentre, à un second degré, dans celles d'un archétype matriciel. À la fois quasi-invulnérable comme germe et comme résidu, il est très vulnérable aux antidotes sécrétés par la polis.
D'où la difficulté de répondre à cette question, apparemment simple : la rumeur d'Orléans était-elle antisémite ? Cette difficulté nous oblige à découvrir la seconde difficulté, celle de définir les frontières de l'antisémitisme. S'il s'agit d'une doctrine, d'une idéologie expliquant la malfaisance générique du Juif, cette doctrine ou cette idéologie ne sont qu'à l'état virtuel à Orléans. Ce qui est virtuellement antisémite est-il déjà antisémite ? À ce compte, toute parole neutre concernant le Juif est virtuellement antisémite, car elle signale, révèle, réveille une mystérieuse différence, qui, encore dans notre société, est apte à ranimer le Juif souterrain, le Juif fantôme, le Juif fantasme. Aussi, pour nous, le vrai problème n'est pas de marquer ou non de l'estampille antisémite le phénomène d'Orléans. Il est celui du corps social où subsistent et renaissent des ferments qui, dans certaines conditions, feraient renaître l'antisémitisme. Or le corps social est en train de perdre l'immunité acquise en 1945. Or il existe un terrain d'incubation nouveau : c'est celui d'un mythe de traite des blanches, c'est l'âme candide et combien rêveuse des jeunes filles en fleur. Ce terrain d'incubation nouveau, qui modifie un élément important dans le code génétique du mythe juif traditionnel, l'adapte en même temps à la société moderne. Le Juif visé n'est pas le vieux Juif typé enfermé dans son quartier, ce n'est pas le gros Juif financier, c'est le Juif jeune et moderne et bourgeois, sans aucun signe distinctif apparent. Mais, répétons-le, ce Juif jeune et moderne qui se révèle commerçant sans scrupule faisant de tout marchandise, comme ses ancêtres mythologiques, porte aussi comme eux, en germe, les caractères archaïques du Judas fixateur de l'angoisse et de la culpabilité dans le monde chrétien occidental.
Toutefois là encore, rien n'est stabilisé, tout est encore ambivalent. Nous avons vu que le germe a incubé dans un bouillon de culture moderne mais nous avons vu que les milieux traditionnellement antisémites ont joué un rôle au plus très effacé : ils n'ont pas reconnu leur Juif ! Nous avons vu la force de la poussée antijuive quand modernisme et archaïsme sont entrés en résonance, mais nous avons vu sa faiblesse quand ils se sont disjoints sous la première poussée extérieure.
En fin de compte, Orléans nous a donné à voir un antisémitisme, ni encore tout à fait actuel, ni déjà tout à fait virtuel, se mettant en route du virtuel à l'actuel, mais régressant avant d'avoir atteint l'actualisation, disons un antisémitisme inachevé et naissant. Un antisémitisme inconscient à celui qui le porte en germe, mais dont l'analyse découvre ce germe, avec son code génétique connu, et l'élément nouveau inconnu. Le mythe d'Orléans n'est pas une invention politique d'origine antisémite. Ce n'est pas pour autant un simple fantasme d'adolescentes, jouant des inventions perverses de l'Éros et trouvant sa disculpation dans un Juif bouc émissaire. Ce n'est pas non plus le simple rechapage d'un thème traditionnel achevant son usure et qui redémarre efficacement avec un habile vernis de modernité. L'éros ne fait pas que jouer à Orléans, il est aussi souci. La modernité n'est pas le vernis, elle est la source.
Notre étude a retracé l'histoire de ce mythe : elle a essayé d'isoler et de connecter les différents éléments qui l'ont composé, chacun se modifiant sans cesse, modifiant et la structure et la nature de l'ensemble. Comment rendre compte, globalement, d'un mythe aussi évolutif, symbiotique, complexe, ambivalent…
Un mythe profondément onirique et profondément réaliste
Un événement réel, en 1958 (mais qui nous dit qu'il n'a pas pris sa source dans la lecture d'un roman criminel ?) a sans doute permis la restructuration totale de l'ancienne thématique de la traite des blanches. La nouvelle structuration mythologique, qui modernise l'archétype en le modifiant va transformer un fantasme en un mythe concernant intimement tous les problèmes de la jeunesse féminine et liant étroitement tous ces problèmes les uns aux autres. Dès le départ, la modernisation d'un mythe érotique n'est autre que l'acte constitutif d'un mythe moderne érotisé. Moderne non seulement par son décor, qui est le décor de la vie quotidienne d'aujourd'hui, moderne par ce qu'il implique le problème moderne de l'émancipation de la jeune fille, lequel contient en lui d'une part celui de l'émancipation de la femme, d'autre part celui de l'émancipation de la jeunesse moderne parce que se situant au cœur de la ville moderne, il affecte de par là même tous les problèmes vécus dans le nouveau milieu urbain et tous les problèmes posés par la transformation des villes de province. Dès le départ également, ce mythe fait communiquer les tanières de l'Arkhê, où règnent à l'état élémentaire le désir et l'angoisse, avec la robe, la mini-jupe, la vitrine des magasins, les rues de la ville, c'est-à-dire avec la trivialité empirique de l'univers de la jeune fille, et plus largement de chacun et de tous.
Dès le départ enfin, le mythe dégage une poésie fabuleuse, avec la drogue, la piqûre hypnotique, l'enlèvement, le voyage exotique, la prostitution, et en même temps donne à cette poésie la plausibilité d'un fait divers, la crédibilité des témoignages et reportages parus dans la presse. Dès le départ donc, le mythe est gorgé d'une richesse sociologique prodigieuse et dispose déjà en germe de la constellation mythologique qui va s'épanouir à Orléans, sauf l'élément juif. Dès le départ, il est profondément onirique et profondément réaliste.
La logique inconsciente du désir et de l'angoisse
C'est pourquoi, dès le départ, tout le pousse à s'incarner : il ne dispose pas simplement du décor quotidien et de la véracité que confirment sans cesse les mass-media, c'est aussi les mass-media et le décor quotidien qui l'incitent à s'incarner ; il ne dispose pas seulement des avantages de la modernité, c'est la modernité qui le nourrit et l'attise ; il ne dispose pas seulement de la magie du mythe, c'est la logique inconsciente du désir et de l'angoisse qui lui donne vie. L'information et le mythe, le vraisemblable et le fabuleux, l'inconscient archaïque et la conscience moderne, qui sont conjointement mobilisés par une histoire de traite des blanches la mobilisent à son tour pour qu'elle puisse s'incarner hic et nunc.
Mais il lui est nécessaire, pour s'incarner hic et nunc, d'un tentateur à double visage. La concentration sociologique et la dispersion géographique des commerçants juifs précisément dans le secteur concerné, celui de la toilette pour jeunes filles et jeunes femmes, permet de trouver ce tentateur. Ici intervient le fait absolument imprévu dans la logique endogène du mythe : la présence, dans son champ d'action, de ce bouc émissaire idéal. Du coup, la galaxie mythologique de la traite des blanches, en extrayant le satellite dont elle a besoin, attire à elle une autre galaxie, du péril juif qui semblait devoir se disperser dans le ciel des fantasmes, celle de l'antisémitisme. L'affaiblissement surtout dans la jeunesse féminine très faiblement politisée des répresseurs et inhibiteurs protégeant le Juif depuis 1945, permet cette attraction. La symbiose des deux mythes commence. Dès lors, le Juif prend en charge un nouveau capital mythologique qu'il fait fructifier, en même temps que cette fructification fait fructifier un antisémitisme : naïf, infrapolitique mais par là même archaïque. Quelle poussée, quelle rupture de digue transforment-elles le pseudo-fait-divers local — des filles droguées chez Dorphée — en une épidémie de disparitions ininterrompues ?
Toujours est-il que dès lors adolescentes et jeunes filles font sauter la barrière qui protégeait l'univers juvénile de celui des adultes et vont au contraire chercher auprès de ceux-ci la protection. Le mythe, en se répandant chez les femmes adultes, réveille en elles l'angoisse du yéyé et de la nouvelle émancipation des filles, laquelle angoisse leur permet d'être réceptrice au mythe. À travers filles et femmes, tous les malaises issus de la nouvelle modernité juvénile, sociale, urbaine se précipitent dans la dépression cyclonale. L'angoisse devenue commune met en résonance les angoisses archaïques, les angoisses traditionnelles, les angoisses modernes, tandis que tout ce qui isolait et refoulait ces angoisses entre en latence. Dans cette rencontre prodigieuse, et toujours principalement à travers la part féminine de la société, les jeunes et les adultes, le vieil et le nouvel Orléans se rencontrent en une communion hallucinatoire. C'est alors le grand épanouissement de la constellation mythologique.
Mais cet état de résonance généralisé, ce moment d'épanouissement ne peuvent être qu'éphémères. Le mythe, à trop s'enfler, doit éclater, à la fois parce que la crédibilité devient d'une minceur de bulle et parce que son gonflement, déclenchant une première panique agressive, met en alerte la Polis laquelle, comme le voyait le mythe avec l'extra-lucidité que contiennent les délires, était effectivement absente de l'univers concret où se déployait la rumeur. C'est alors le tamponnement entre ce mythe qui monte à l'assaut d'une ville et la Polis.
NOTES
1. Nous sommes incapables ici d'indiquer le pourcentage de personnes atteintes par la rumeur le 31 mai et le 2 juin, et parmi celles-ci, le pourcentage de contaminées. L'important est de concevoir qu'ayant touché avant les interventions de presse tous les secteurs sociologiques et géographiques de la population, elle a rencontré des secteurs « bons » et « mauvais » conducteurs, ce sur quoi nous reviendrons.
2. Il n'en est pas de même, semblait-il, en Pologne par exemple, voire dans d'autres pays, où la tradition semble attribuer aux Juifs une part importante dans le trafic de femmes.
SUPPLÉMENT LECTURE DU N° 150-151 DE L'ARCHE