
La double vie du PSG
Par Claude Askolovitch | 06 mai 2026
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C’est un repas de tête, au début des années soixante-dix, et le petit Juif au centre de la table – yeux de velours et ambition au cœur – scrute les fossiles devant lui. Belle brochette, tout de même. Des vrais bourgeois de la vieille France, de ceux qui n’ont eu qu’à naître pour exister, très haut, tout en haut, des grands patrons, des administrateurs, des nantis de l’argent et du nom. Et lui… Lui ? Il les a à sa main, et l’instant est délicieux. Lui, Daniel Hechter, couturier en vogue, mince jeune homme qui monte ces temps-ci, beau paquet de cash à sa disposition, qui planche ce jour de 1973 devant l’aréopage très chic du Paris Football Club, l’équipe de la capitale. Hechter se prépare à son tour à entrer dans le foot, et ne va pas tarder à larguer les grands messieurs sérieux qui lui font face.
Il a été convoqué par l’état-major du Paris FC pour sauver ce club, aventure très parisienne qui bat de l’aile au grand dam des messieurs chics qui le dirigent. « Combien pouvez-vous nous apporter ? » Ils n’ont pas dit « jeune homme », mais le ton y est. Il n’est là que pour ça, Hechter, pour l’argent qu’il a amassé. Il est couturier en vogue, ashkénaze aux yeux bleus d’ascendance russo-bulgare, en passe de faire fortune. Ils veulent son fric, simplement, et continuer à diriger le club… « Mais si j’investis dans le foot, c’est pour diriger l’équipe. » Les autres se gaussent… « Ils n’étaient pas antisémites, pas franchement, dit Hechter aujourd’hui. Mais nous n’étions pas du même monde – visiblement. »
Tant pis pour le même monde. Daniel se lève. Il ne flirtera pas longtemps avec les beaux messieurs des beaux conseils d’administrations. Quelques temps encore et, empli d’une sainte colère, il partira seul créer sa propre aventure – son club – en se branchant sur la ville de Saint-Germain-en-Laye. Ce sera le PSG, le Paris-Saint-Germain, qui jaillira soudain en 1973 et montera en première division pour ne plus la quitter.
Drôle de genèse, tout de même, pour une histoire pleine de malentendus. Le PSG, aux tribunes longtemps symboles de la « nazification du foot », aux hooligans redoutés dans la France entière, le PSG du parc des Princes aux murs souillés de croix gammées, est né de la colère d’un petit couturier juif.
Quand il lance le PSG, Hechter tranche avec les notables de province et d’ailleurs, qui forment alors le gros des bataillons des dirigeants du foot. Il apporte une culture plus populaire, une autre envie, une passion d’entreprendre. Et ses compagnons d’aventure sont au diapason. Avec Hechter, un autre juif, Charles Talar, type pudique mais figure majeure du show-business, producteur alors du crooner israélien Mike Brandt, de Stone et Charden, d’autres étoiles des seventies. Talar le roc, dernier survivant aujourd’hui des historiques du PSG, dans les cercles dirigeants du club. Derrière Talar, un publicitaire tunisien, hâbleur et brouillon, qui se révèlera au fil du temps un homme de pouvoir extrêmement efficace, Francis Borelli. Avec eux, bientôt, un « Français de France » – un « franchouillard », dit Hechter – mais tellement différent de ses compatriotes, en avance d’une génération. Bernard Brochand, au sortir d’HEC, a préféré le marketing et la pub au confort d’une carrière dans la grande entreprise. Un battant, donc, en avance sur son temps, dans ces années 70, qui anticipe le règne du fric fou, du strass et du stress, et du ballon doré. Hechter, Talar, Brochand et Borelli… Ces types, ensemble, forment une équipe détonante.
Le PSG ne sera jamais aussi chouette que ces années-là. On voit évoluer ensemble un Israélien, Mordehaï Spiegler, un Algérien de France, Moustapha Dahleb (« le plus doué de tous les joueurs que le club ait connus », dit Hechter), un Portugais, Humberto, un Congolais, M’Pélé… Quelques années encore et un duo africain, Toko-Boubacar, fera chavirer le Parc… Chaque portion de la mosaïque de Paname a droit à son idole. Hechter a un credo – une intuition, disons : une équipe de foot doit être le reflet de son public. Il est sympa, ce public, alors. Des gamins de banlieue se mêlent aux immigrés de tout poil. On la joue poulbot, titi, gavroche. Paris brille, sans toujours gagner, mais plaît.
L’histoire est jolie mais se termine mal… En 1978, Hechter doit lâcher le bateau. Il quitte le PSG, le cœur brisé – chassé par un foot qui s’est débarrassé de l’intrus. C’est l’affaire dite de la double billetterie du parc des Princes. Une affaire ? Une gaminerie quand on pense à ce que connaîtra le football ensuite, dans les années 80-90, entre la caisse noire de Saint-Étienne, le trou des Girondins de Bordeaux, les magouilles du Marseille de Tapie… Mais à l’époque, le cas PSG est un événement. Pour payer ses joueurs au noir, le club parisien aurait tripoté ses registres de caisse. Le foot a le hoquet – et se refait une vertu, vite fait, bien fait, sur le dos du couturier. Hechter est radié par les instances officielles du ballon rond, radié sans procès, hors du respect de toute forme juridique – au point que le Conseil d’État finira par annuler la décision… Hechter sera blanchi, mais trop tard. Le PSG aura changé de main, définitivement. Il ne dirigera plus jamais le club de la capitale. Il ne récupérera jamais l’argent investi pendant cinq ans dans l’aventure. Mais l’argent n’est pas le problème. Daniel Hechter mettra des années à faire le deuil de son Paris-Saint-Germain. Et il ne pardonnera jamais à ceux qui l’auront remplacé – il ne pardonnera jamais à Francis Borelli.
Borelli, donc. L’usurpateur – ou le vrai symbole du club, celui qui lui donnera son ton, sa folie, sa passion bordélique, son absence rédhibitoire de sérieux, et ses paillettes… Ses premiers titres, aussi. Borelli, qui embrassera la pelouse du Parc, un soir de victoire en coupe de France, dans une chaude nuit du printemps 1982. Borelli, le « frère » d’Hechter, qui le trahit au moment de la crise de 78, « pour sauver le club », pour en prendre la tête, il en avait tellement envie… Borelli, qui rallie Talar et Brochand, et RTL le sponsor, et la mairie de Paris, et les instances du foot – et vole le club de sa vie. Borelli la faconde, le cœur sur la main, mais que de secrets dans ce cœur…
Il a un look, Francis, sa crinière argentée, ses chemises roses, sa sacoche pendante à l’épaule, un emblème de cuir marron. Il a un style, Francis, le style de ses origines, Français rapatrié de Tunisie en 1953 qui trouve sa place dans le petit monde de la petite pub, celle des commerçants de quartier, celle des almanachs et des quarts de page. Il parle haut, fort, vite, exagère ; il fera la joie des observateurs, qui se moqueront de lui mais se prendront à l’aimer. Il est une caricature à lui tout seul, mais vaut tellement mieux que ça, amateur d’art à ses heures, d’une vraie générosité, le type qui tape sur l’épaule du balayeur arabe d’un aéroport après un match de coupe d’Europe, qui papote avec lui du pays, tandis que ses joueurs millionnaires se bousculent au duty-free…
Il n’est pas juif, Borelli, mais il aurait rêvé de l’être. « Il est comme beaucoup de non-Juifs dont tous les amis sont juifs, ironise Hechter. Au fond, il nous admire, est persuadé que nous sommes une élite – ce qui est ridicule, évidemment… Et il rêve d’être plus malin que nous, il adore rouler un Juif – ça montre qu’il est le plus fort ! C’est sympathique, mais pas toujours très sain… »
Roule-t-il Hechter en prenant le club ? Peu importe aujourd’hui. Reste que c’est sous son règne que le club va acquérir définitivement sa réputation de « club juif ».
Paulo : « Un jour j’étais au Parc en train d’avaler un casse-croûte tunisien… Borelli arrive, me lance : “Donne-moi un casse-croûte, je le mangerai en tribune d’honneur”. Moi : “Pas cette fois ; je t’en ferai un exprès la prochaine fois… Tu le veux comment ?” Borelli : “Pas trop d’huile, s’il te plaît.” Et c’est devenu une habitude, à chaque match j’apportais son casse-croûte à Francis. »
Ainsi Paulo entra dans la légende du PSG, par la grâce des papilles gustatives du beau Francis… Paulo ? Le symbole des années tunes, des années Borelli. Hâbleur et fier de l’être, bruyant, impossible à rater quand on débarque au Parc – le héraut de la tribune C au Parc, la mieux placée, vers les présidentielles, celle qui bruisse le plus. Paulo, supporter le plus chaud du club, et qui s’en vante encore : « Ça fait quatorze ans que je suis connu ». Dans le civil, importateur de tapis et autres babioles orientales, abonné aux lignes Paris-Tunis, dingue de foot, et ami de Francis, donc. Passé Hechter, le club change d’époque, il vit les années Paulo.
C’est quelque chose qui monte, à la fin des années 70, doucement, un effet boule de neige dans les tribunes centrales. Les Tunes ont envahi le Parc. Les Tunes, malades de ballon depuis les exploits de leur jeunesse, depuis la glorieuse UST, l’Union sportive tunisienne, orgueil des musclés de la Tunis judéo-arabe d’avant la décolonisation. Ils ont sauté sur le PSG dès sa création, comme on sautera sur le Messie quand il tournera le coin de sa rue, monté sur son âne. Un club, enfin ! Du foot, enfin ! Et du foot de chez nous ! Hechter le couturier leur plaisait déjà. Avec Borelli, c’est l’extase, une identification totale, un moment de bonheur et de complicité unique. Le Parc – tribune C – devient Belleville 2. « Un jour, un ami est arrivé en retard au match parce que sa femme venait d’accoucher, se souvient un pilier de la tribune. On a fêté ça pendant le match, avec la kémia, la boukha, les casse-croûte – toute la tribune s’est régalée ! »
Le PSG est juif – aussi juif que peut l’être Tottenham Hotspurs à Londres, club historique des prolos yids de Whitechapel ; aussi juif que l’est l’Ajax Amsterdam, dont les supporters se promènent avec des drapeaux israéliens. Le PSG est juif. Quand William Ayache, vedette du FC Nantes et Juif né en Algérie, décide de changer de club, en 1986, il se tourne naturellement vers le PSG.
Le PSG est juif. C’est l’effet Borelli. Francis travaille au Faubourg Montmartre ; le siège du club et les bureaux du patron sont au cœur du quartier juif de Paris. Ses collaborateurs, ses amis, ses affiliés sont juifs.
Le 13 juin 1984, le fils de Paulo fête sa bar-mitzvah. « Borelli a fait venir à la fête la moitié de l’équipe de France ! Je me souviens, il donnait de l’argent à Manuel Amoros, celui de Monaco. Manuel devait glisser les billets entre les seins de la danseuse ! » Une belle soirée, en vérité, l’apothéose du PSG tune. Mais déjà, la fin d’une époque. En ce jour de printemps 84, quand Francis Borelli trinque à la bar-mitzvah de Paulo junior, la peste brune a déjà contaminé le Parc – et la tribune C l’ignore encore.
C’est l’autre face de l’histoire, une histoire plus sombre et discrète, qui s’est tramée toutes ces années tandis que les innocents mordaient dans leurs casse-croûte. Dans leur dos, les tribunes populaires ont changé. Le Kop Boulogne est né. Il a une légende, ce Kop, aussi – et elle ne démarre pas laidement. Le nom ? Historiquement, le Kop est une colline d’Afrique du Sud, siège d’une bataille héroïque de la guerre des Boers, vue côté anglais. Par extension, dans Albion la brumeuse, un Kop est devenu une tribune de stade, une tribune populaire, le lieu où se rassemblent les meilleurs des supporters, les prolos intransigeants, ceux qui soutiennent l’équipe même quand elle sombre corps et biens.
Le plus connu des Kop est à Liverpool. Celui de Paris naît dans l’enthousiasme des premières années du club, vers 1975-77, quand Hechter décide de créer un public populaire pour son club et ouvre ses portes aux écoliers. Les écoliers s’agrègent. Se plaisent. S’enthousiasment. Se fédèrent, bientôt, tentent de créer des associations. Les « Boulogne Boys » vont bientôt naître. « Notre histoire deviendra légende » scandent les mômes, qui rêvent aux « grands frères » anglais ou italiens, aux « vrais supporters » des grands clubs européens. Se crée un esprit de secte, où quelques meneurs, abonnés aux « fanzines » anglais (petits journaux de supporters, huit pages ronéotées célébrant la gloire des tribunes) font passer le message. Jeunes des années quatre-vingt, de la crise, sans bases ni repères, se forgeant au stade une identité baroque, s’identifiant au club, au Parc des Princes, à leur tribune, à eux-mêmes, cultivant au fil des matches la haine des supporters adverses – à force d’être accueillis à coups de horions dans les stades de province… Le modèle des grands frères anglais comporte une variante moins reluisante : le modèle hooligan, qui fait florès outre-Manche. Vrais supporters se battant pour le club, jusqu’au bout. Se battant pour de vrai. Il suffit d’un rien pour que tout bascule.
Ce rien, c’est quelques nazillons au crâne rasé – les skinheads, qui commencent à faire parler d’eux. L’un d’eux particulièrement, Serge Ayoub dit Batskin, ainsi surnommé pour sa propension à user des battes de base-ball sur les crânes adverses. Curieux personnage, Batskin. Cultivant les médias, montant des coups, expert en petites manips de tribunes, qui tentera de donner à ses buveurs de bière un corpus politique, et les fera adhérer au mouvement « Troisième voie » du révolutionnaire d’extrême-droite Malliarakis, avant de disparaître de l’actualité.
Ayoub entraîne sa bande au Parc. Les virils au crâne rasé s’intègrent à la tribune Boulogne et deviennent son fer de lance. Les mômes supporters admirent l’entrain des brutes à charger les fans ennemis, à défier les flics. Le pli est pris. Le Kop – une partie, en tout cas – est passé aux hooligans. Au printemps 1984, un match oppose la France et l’Angleterre au Parc des Princes. C’est le baptême du feu des skins, qui chassent l’Anglais aux abords du stade. Une bagarre contre les modèles britanniques ! Le Kop pavoise. Un an plus tard, en mai 1985, les « modèles » british horrifient l’Europe, réduisant en une bouillie sanglante 39 supporters de la Juventus de Turin, lors de la finale de la coupe d’Europe à Bruxelles, au stade du Heysel. Quelques jours plus tard, Charles Biétry, responsable des sports de Canal Plus, homme averti des soubresauts du foot, plonge sa caméra dans le Kop. « Les Anglais ont bien fait, hurlent les skins à la face de la France. Nous aussi, on va massacrer… » Voilà. Tout le monde est au courant. La saison suivante, les déplacements en province de l’équipe parisienne sont « annoncés » par des graffitis nazis, des actes de vandalisme. Le PSG a perdu son innocence. L’image de la boukha s’efface petit à petit.
Borelli est prêt à tout, sauf à ça… Trop gentil, trop brouillon pour maîtriser l’explosion du hooliganisme, pour accepter que son stade devienne une place-forte de cette « internationale brune des stades » dont parle la presse… Il ne sait pas réagir. Il ne réagit pas. Il aime le Kop Boulogne, globalement, les « p’tits gars », les supporters émérites qui voyagent de nuit pour soutenir ses joueurs – on voit Francis, un jour, à Monaco, acheter lui-même des baguettes pour que les « p’tits gars » aient droit à des tartines ! Il finance leurs associations, espérant susciter de « bons » supporters, pour contrer l’influence des mauvais. Mais le calcul fait long feu.
La police, elle non plus, n’est pas à la hauteur. Batskin et les siens évoluent dans une impunité quasi-totale. Ils contaminent leurs voisins de stade. Ils négocient même avec le club, qui désespère de retrouver la paix dans ses tribunes. Un policier « pas assez blanc » chargé de la sécurité autour du Parc est relevé de son poste, pour ne pas provoquer les skins !
Le résultat est catastrophique. On ramasse des tracts nazis dans les gradins. Les croix gammées fleurissent sur les murs de béton de la tribune. En 1990, au moment de la profanation du cimetière juif de Carpentras, les supporters de Boulogne pavoisent, entonnent des chants « Carpentras, Carpentras », menacent une équipe de télévision venue les filmer aux cris de « TF1 sales Juifs ». Il ne s’agit plus d’une poignée de skins ni de « meneurs » – mais bien du tréfonds du Kop, du « noyau dur ». Boulogne, jadis cosmopolite, est devenue blanche. Les Africains, les Arabes, les Portugais de Paris choisissent de voir le match en face, côté Auteuil. Quant aux Tunes… Les Tunes sont malheureux, essaient de ne pas voir la tribune brune – de regarder le match.
« C’est loin Boulogne, on ne voit pas ce qui s’y passe », soupirent les supporters aux casse-croûte tunisiens, tétanisés. Le PSG ne sera pas boycotté. Quelques-uns renoncent pourtant, effrayés par la violence qui monte : « Je n’ose plus venir avec mes enfants… » Le rêve d’un beau football, aussi beau que là-bas, s’est envolé, les amoureux sont désemparés.
Il faudra plus que la montée des nazillons pour écœurer définitivement la tribune C, celle de Paulo et ses potes. Il faudra le départ de Borelli en 1991 – la fin du règne des Tunes sur le club. Le beau Francis, après les succès, a dérapé. Le club est au bord de la ruine. Bernard Brochand, dont c’est l’heure de gloire, ficelle une solution de rechange. La mairie de Paris, l’ancien PSG et Canal Plus s’associent pour monter le nouveau PSG – dont Michel Denisot prend la présidence. Borelli part en exil, devient pour se consoler président de l’AS Cannes, au soleil.
Talar reste au PSG, en retrait, mémoire bougonnante de l’équipe. Brochand papillonne. Mais ce sont les brillants jeunes gens de Canal, meilleure affaire de l’audiovisuel français, qui tiennent la barre. Finis les casse-croûte au thon, finis le grand bordel des vestiaires, les tapis et le tiercé. L’efficacité devient le mot d’ordre. Michel Denisot, fils de Châteauroux, ne chaussera pas les babouches du fils de Sousse. Sous sa houlette, le PSG devient une grande équipe, capable un jour de gagner la coupe d’Europe. « Mais ce club est devenu trop administratif, trop froid », rage Paulo, esseulé dans sa tribune soudain moins chaude.
Seul point commun entre Denisot et Borelli : l’un et l’autre se montrent incapables de juguler le phénomène hooligan. Les nouveaux messieurs du Parc appliquent les bonnes vieilles méthodes : soutien aux associations de supporters supposées « propres » – le club tente de développer, avec succès, un contre-Kop dans la tribune Auteuil – et négociations avec les durs de Boulogne.
Denisot embauche même d’anciens skins, ayant rompu avec Ayoub, comme vigiles au Parc (les « stewards »), à charge pour eux de guider les jeunes sur le droit chemin. L’expérience semble réussir. Mais, un soir de mai 1993, à Marseille, les hooligans du PSG se réveillent, bombardent la foule phocéenne de fusées incendiaires, et font le salut nazi sous les yeux de leurs joueurs horrifiés… « J’ai ressenti un mélange de peur et de dégoût, de lassitude extrême », confiera le gardien de but Bernard Lama, né en Guyane, conscience de l’équipe, qui cherchera ensuite à rencontrer les hooligans – pour les comprendre, les faire changer…
À l’automne de cette même année, un CRS est à moitié tué dans la tribune Boulogne. Le club renonce à gérer le problème. Le Kop est définitivement zone sinistrée. Denisot fait appel aux autorités, demande – et obtient – une loi anti-hooligans, demande – et n’obtient pas – une police plus efficace. Mais l’image du club est à plat, définitivement. Le PSG ne supporte plus qu’on évoque sa tribune maudite. « Je vous interdis de me traiter d’antisémite, je travaille pour une compagnie juive » lance, un soir de blues, Bernard Brochand à des journalistes trop pressants…
Brochand n’est évidemment pas antisémite. Mais que de chemin parcouru, depuis cette naissance juive du club, pour que son homme fort soit obligé de se défendre de la sorte. « Le Kop ? Moins on en parle, mieux ça vaut – je suis juif, vous savez » lâche Charles Talar. « Le Kop ? Mais nous sommes insoupçonnables, je suis juif, ma famille a connu la guerre, croyez-vous que je tolérerais quoi que ce soit » s’indigne un jour Lionel Drechsler, responsable du Parc des Princes dans l’équipe de Canal.
Symboles de toutes les contradictions ? Luis Fernandez, joueur vedette et symbole de l’équipe durant les années Borelli – jusqu’à son départ pour le Matra Racing, en 1986. Fernandez, qui redeviendra entraîneur du PSG en 1994, incarnation dit-on des meilleures vertus du club. Le petit jeune homme tordu embauché comme stagiaire par Hechter a bien changé. Il est devenu un battant, un teigneux, un travailleur hors pair, un gagneur incomparable – et l’idole du Kop, dans ces années quatre-vingt. L’idole de ce même Kop qui sue la haine et le racisme. Paradoxe terrible ! Luis, que les voyous veulent utiliser, est l’antithèse même du racisme. Né en Espagne, immigré dans la banlieue lyonnaise, il est le premier grand joueur issu des cités. Son meilleur ami ? Un Algérien de France, Alim ben Mabrouk, sélectionné dans l’équipe algérienne lors de la coupe du monde 86 – Alim et Luis ont débuté ensemble aux Minguettes… Ses choix politiques ? Quand SOS-Racisme se lance, Fernandez est toujours partant pour soutenir les « potes », pour rappeler ses origines… Sa famille ? Luis épouse, au sommet de sa gloire, une charmante jeune femme brune, Audrey, apparentée au célébrissime clan des Marouani, les empereurs juifs tunes du show-biz parisien. La femme de Fernandez, idole du Parc, est juive. Le couple se rend en vacances en Israël, Luis découvre toute une culture, toute une vie, y prend goût, et devient le symbole du PSG tunisien, avant même Borelli. Mais le Kop brun l’adore, et Fernandez ne trouvera jamais la force de renier ces supporters indésirables.
Pourquoi le ferait-il ? Il est joueur. En règle avec lui-même. Il n’y a pas qu’à Paris que le foot dérape, dans ces années quatre-vingt. « J’ai toujours eu de bons rapports avec les spectateurs – tous les spectateurs », lâche Luis aujourd’hui. Ses supporters approuvent. Luis est aimé des petites frappes, et des braves Tunes. Tout le PSG en un homme concentré.
Le Parc des Princes est à peu près apaisé, même si l’on murmure que la fièvre hooligan serait sur le point d’atteindre la tribune Auteuil – la faute à la crise, à l’air du temps. Les Tunes vont moins au stade : il fait beau à Deauville le week-end, et les skins y sont moins pressants.
Daniel Hechter, le fondateur, a quitté le foot, après une dernière tentative à Strasbourg qui s’est achevée en fiasco financier. Il aime toujours le PSG. Ces temps-ci, le club oublie parfois de lui envoyer des invitations – un privilège accordé habituellement aux anciens dirigeants. Il achète ses places lui-même.

