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La mystérieuse 'judéitude' de Marguerite Duras

M. D. la juive  (61 min)

J.M. Alcalay - écrivain - C. Aslanov - professeur

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Adorable victime 18 juin 10:10, par Delphine

Je voudrais poursuivre la réflexion d’une personne dans l’assistance remarquant que Duras s’identifie aux juifs en ce qu’ils sont des victimes, comme elle-même l’a été, à travers les traumatismes subis dans son enfance, notamment de la part de son grand frère. Le terme « holocauste » dans son acception de sacrifice est tellement significatif à cet égard que je me demande s’il n’a pas été une clef-de-voûte sémantique permettant d’expliquer l’intensité de l’engagement de Duras envers la shoah.

Je pense que la notion de victime est une notion-clé dans la personnalité, la vie et l’œuvre de Duras. Elle se pose en victime dans les livres qui parlent de son enfance, non pas en victime à plaindre mais en victime à admirer. A plusieurs reprises dans son œuvre, elle clame la beauté à travers la revendication d’un état de victime – que ce soit victime de sévices venant d’autrui ou de soi-même. Du topos « victime » elle glisse vers celui de « sacrifice » et vers celui de « culte » qui rappelle la notion hébraïque de avoda-zara (mal traduit par idolâtrie). Plus tard, elle transforme sa propre destruction par l’alcool en un véritable rituel, qu’elle exploite voire justifie par la création littéraire. Elle est visiblement fascinée par le mort-vivant présenté dans « la maladie de la mort ». Elle pose l’être détruit en objet de fascination voire d’adoration, et en tire l’essence même de son esthétique littéraire – « je suis belle parce que j’assume jusqu’au bout mon état de victime », « est beau tout ce qui témoigne jusqu’au bout de son propre délabrement » (cf aussi Hiroshima, Détruire)…

Derrière cette esthétique morbide c’est une attitude vis-à-vis de la vie qu’elle assume : dé-faire (comme elle dit si je ne m’abuse dans Ecrire), au lieu de faire. Comme si son but dans la vie était de vivre le plus intensément possible la mort (y compris la « petite mort » amoureuse). Sur le plan moral, se déclarer victime participe d’une prise de position fataliste, voire masochiste – l’inverse d’une prise de responsabilité. Un refus de la liberté fondamentale qui nous est donnée de choisir de ne plus se laisser détruire. Un culte de la dégradation décliné au féminin, puisqu’elle utilise sa féminité pour séduire à travers cette esthétique particulière. On a ici l’exemple d’une femme qui possède des trésors de sensibilité, de courage, de franchise, et qui au lieu de les utiliser à des fins constructives en décidant de sortir de son état de délabrement, non seulement s’en laisse miner mais développe une fascination pour celui-ci, et l’utilise – pour attirer l’homme, ainsi que pour attirer le lectorat.

Son œuvre, que j’admire par ailleurs pour une technique de description et de narration rappelant par sa sobriété et son intensité celle de la Torah (autre sujet de réflexion…), témoigne d’un refus de se confronter à sa propre liberté de choisir – choisir la vie, choisir le bien. Un encroûtement paradigmatique, à mon sens, d’une culture entière.

C’est manifeste dans la fonction même que l’Occident accorde à l’art : loin de se fixer pour devoir de contribuer à un développement sain de la société, l’art est là pour permettre de se complaire dans l’incapacité, et tout compte fait encourage les « fans » à suivre des « idoles » dépravées. Je pense qu’il faudrait donner une toute autre fonction à l’art.

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Biographie des conférenciers

Jean-Marc Alcalay - écrivain, psychologue

Jean-Marc Alcalay est psychologue clinicien à Dunkerque et écrivain, auteur notamment de Marguerite Duras la juive (aux éditions Elkana, 2012).

Cyril Aslanov - professeur de linguistique

Cyril Aslanov est né en 1964. Il est aujourd'hui directeur du département d’études romanes et latino-américaines à l'Université Hébraïque de Jérusalem. Il est le directeur du Centre international de pédagogie universitaire de la civilisation juive et du Centre Chais d’études juives en russe, qui dépendent tous deux de l’Université hébraïque. Il a été professeur invité dans diverses universités : en Argentine, au Brésil, au Mexique et en Russie. Ses domaines de recherche sont la linguistique comparée et historique, les traductions de la Bible, les langues juives et la linguistique des langues en contact.Il est membre de l’Académie de la langue hébraïque.

Bibliographie des conférenciers

Jean-Marc Alcalay - écrivain, psychologue
  • André Malraux et Dunkerque, Une filiation , (Société dunkerquoise d'histoire et d'archéologie, 1996)
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  • La plume et le fusil, Des écrivains dans la tourmente de Dunkerque, (Ysec Editions, 2008)
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  • M.D. la juive, Les écritures juives de Marguerite Duras , (Elkana, 2012)
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Cyril Aslanov - professeur de linguistique
  • Parlons grec moderne, (L’Harmattan, 2008)
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  • Evidence Of Francophony In Mediaeval Levant: decipherment and interpretation, (The Hebrew University of Jerusalem Magnes Press, 2006)
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  • Le Français au Levant, jadis et naguère : à la recherche d'une langue perdue, (Honoré Champion, 2006)
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  • Moshé Idel, Mystiques messianiques. De la kabbale au hassidisme, XIIIe-XIXe siècle, traduction, (Calmann-Lévy, 2005)
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  • Le Provençal des juifs et l'hébreu en Provence: le dictionnaire Sharsot ha-Kesef de Joseph Caspi, (Peeters, 2001)
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  • Pour comprendre la Bible. La Leçon d'André Chouraqui, (Editions du Rocher, 1999)
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Bibliographie générale

Sélection d'une liste d'ouvrages sur le sujet
  • La Douleur, Marguerite Duras, (Gallimard, 2011)
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  • L'Amant, Marguerite Duras, (Editions de Minuit, 1991)
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  • Le Ravissement de Lol V. Stein, Marguerite Duras, (Gallimard, 2010)
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  • Marguerite Duras, Christiane Blot-Labarrère, (Seuil, 1992)
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  • Marguerite Duras de Lahore à Auschwitz, Claire Cerasi, (Slatkine, 2000)
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  • Anne-Marie Stretter, une figure d'Eros et de Thanatos dans l'oeuvre de Marguerite Duras, Brigitte Cassirame, (Publibook, 2006)
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  • Les femmes et l'alcool, Quatre récits d'un psychanalyste, Gérard Haddad, (Grasset, 2009)
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  • Marguerite Duras, Une écriture de la réparation, Sylvie Bourgeois, (L'Harmattan, 2007)
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  • La Juive, Colette Mainguy, (Stock, 2001)
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  • Mémoire à deux voix, François Mitterrand, Elie Wiesel, (Odile Jacob, 2001)
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